Communications

Une biographie revisitée de Pierre Bernadau par Michel Colle – séance du 12 octobre 2015

Quelle idée saugrenue a priori de s’intéresser à Pierre Bernadau ! Le personnage est à la fois connu des historiens, mais tellement controversé, son travail a été, en partie au moins, analysé, mais sa vie personnelle reste si peu documentée. Quel contraste entre 90 années d’existence et des milliers de pages noircies, alors qu’on ne connaît finalement pas grand-chose de sa vie, en dehors de sa période révolutionnaire. Quelle illusion surtout d’avoir l’idée même d’englober son “œuvre”. “Michel Lhéritier avait déjà, en son temps, tenté l’entreprise, limitée aux seules Tablettes avant de l’interrompre arrivé aux premiers mois de la Révolution” reconnaît Michel Figeac. Anne de Mathan a, elle-même, circonscrit son travail à la période de la Terreur. Et ce n’est que très récemment que Georges Cuer, dans un article au titre précis et savoureux, Bernadau, un bordelais à sa fenêtre, saisit la démarche de l’annaliste et lui rend ainsi hommage.
L’inlassable écrivassier Bernadau n’a pas cessé d’écrire et d’écrire de 1787 à 1852, ses Tablettes n’ont jamais été imprimées et son écriture brouillonne et serrée n’aide pas le lecteur le mieux intentionné. Quant à la vie privée de ce chroniqueur bordelais, on n’en connaît pas grand-chose, ce qui n’étonne pas Sylvie Sagnes, quand elle évoque la seule biographie de Pierre Bernadau, celle de Aurélien Vivie, qui se limite à une trentaine de pages dans un numéro des Actes de l’Académie Bordelaise : “Très classiquement, les biographies (…) retracent le parcours des érudits et le font précéder d’un certain nombre de précisions : les études, les rencontres déterminantes, les occupations professionnelles plus ou moins éloignées des préoccupations intellectuelles, la place relative des unes et des autres dans le quotidien de l’érudit. Parfois les biographes s’attardent sur la généalogie de leur sujet, en particulier lorsque celui-ci est d’extraction aristocratique … Mais le plus souvent les auteurs se contentent d’indiquer l’ascendance immédiate, au mieux de retranscrire l’acte de naissance comme le fait consciencieusement Aurélien Vivie pour Bernadau. Rares sont par ailleurs les indications relatives à la vie privée : on ignore le plus souvent si l’érudit a été ou non marié et s’il a eu ou non des enfants. Cramponnées au versant public de la destinée de leur sujet, les biographies ne débordent du strict cadre des activités érudites que pour rappeler dans quelle mesure les chemins empruntés par le “ biographié ” ont croisé ceux de l’histoire
locale ou nationale. Vivie s’attarde ainsi sur le Bernadau révolutionnaire, les dénonciations dont il fut l’auteur et la victime, son arrestation et les pétitions qu’il lança”.

Pour qui ne le connaîtrait pas, précisons que Pierre Bernadau est un érudit multifacettes bordelais, qui a vécu de 1762 à 1852 à Bordeaux, qui a ainsi tout connu de la vie d’une grande ville de province, depuis la fin de l’ancien régime jusqu’aux prémisses du second Empire, qui, dans sa vie publique, s’est particulièrement illustré – si l’on peut dire – pendant la Révolution, qui a souffert sous la Terreur et dont l’œuvre, destinée à la postérité, comporte quelques livres imprimés et des milliers de pages manuscrites.
Bernadau n’était pas vraiment apprécié par ses collègues contemporains avec lesquels, il faut le reconnaître, il avait été très dur et qui, il convient aussi de l’admettre, le lui ont bien rendu. Les historiens qui sont venus ensuite l’ont beaucoup critiqué, la génération suivante leur a emboîté le pas et, de nos jours encore, il est de bon ton de ne le prendre qu’avec des pincettes, de s’en défier. Et pourtant, son nom, ses écrits, ses chroniques, sont régulièrement évoqués dans notre histoire locale, ce qui en fait une sorte de mal-aimé incontournable. On en arrive même à se demander si cet auteur ne serait pas victime d’un certain suivisme de bon ton.
Mieux le connaître et, pourquoi pas, un peu le comprendre, surtout pouvoir se déterminer quant à une détestation argumentée du personnage – attitude convenue – ou bien à une compréhension bienveillante, ou au moins lui trouver des circonstances atténuantes, telle a été notre démarche.
Cet ouvrage n’est pas vraiment une biographie, elle n’en a pas l’exhaustivité. On sera déçu de ne pas y trouver une analyse complète et définitive de l’œuvre de notre héros, nous n’en avons pas la capacité. Si nous n’avons que parcouru ses nombreux ouvrages imprimés, nous avons lu les 5611 pages de ses Tablettes, du tome V au tome XII, et feuilleté ses Spicilèges, mais nous apporterons certaines données peu connues sur sa vie personnelle. Et puis, le lecteur désireux d’approfondir sa connaissance du personnage pourra aller chercher sous la plume de Michel Lhéritier une analyse des débuts de la Révolution à Bordeaux d’après les Tablettes Manuscrites, il saura trouver dans A. Vivie et chez A. de Mathan des détails sur la période révolutionnaire de l’avocat, il se référera aux travaux savants de Philippe Gardy si c’est le Bernadau gascon qui l’intéresse et à ceux de Natalie Morel-Borotra pour le chroniqueur des concerts du Musée de Bordeaux, tous auteurs éminents dans lesquels nous avons largement puisé.
Notre intention était plutôt de tenter d’approcher d’un peu plus près, au fil de ses Tablettes, l’homme Pierre Bernadau, d’essayer de lui faire dire ce qu’il a tu – ou bien ce que l’on n’a pas su ou voulu chercher ? – pour nous permettre de le comprendre, sinon de l’apprécier, de rechercher des souffrances secrètes qui pourraient expliquer ce détestable caractère. Il nous a paru intéressant aussi d’essayer de comprendre les raisons qui ont conduit la plupart de ses contemporains à le mépriser et, pour certains, à le détester, ces appréciations négatives s’étant transmises d’ailleurs de génération en génération jusqu’à aujourd’hui. Nous pensons avoir rencontré une personnalité intéressante, que l’on pourrait certes qualifier aujourd’hui de narcissique. Nous savons bien que passer quelques mois avec un personnage, même tant décrié, c’était prendre le risque de le trouver aimable ; ceci est peut-être un peu plus aléatoire avec Pierre Bernadau, notre incontournable grincheux, mais il fallait s’engager dans cette aventure sans parti pris.

 

Cette communication reprend les trois éléments suivants :

Pierre Bernadau, l’incontournable grincheux de Bordeaux, Les Dossiers d’Aquitaine, A paraître, 2015

 

Souscription Bernadau JPEG

 

Bernadau, le mal-aimé des historiens de Bordeaux, Revue Historique de Bordeaux et du Département de la Gironde, A paraître, 2015

Pour consulter des extraits des Tablettes, le site Internet : Bernadau.wordpress.com