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A propos du “Journal d’un médecin sur les deux guerres mondiales » de Pierre Hillemand, par Jacques Battin.

L’Académie Montesquieu s’étant réunie le 12 novembre 2018, le lendemain de la célébration officielle du centenaire de l’armistice, il a paru légitime au signataire de cette analyse de faire connaître ce témoignage qui s’ajoute à tant d’autres, mais il émane d’un très jeune médecin qui n’a pas la langue de bois.

 

Pierre Hillemand. Journal d’un médecin sur les deux guerres mondiales.I. La Grande Guerre. Ed. Fiacre, Meaux, 2013.

Notre confrère de l’académie nationale de médecine, M. Bernard Hillemand[1] a souhaité voir analysé devant vous le Journal tenu par son père, Pierre Hillemand pendant la Grande Guerre dont le centenaire est proche. Ce livre est publié par les éditions Fiacre à Meaux, ville évoquant la bataille de la Marne, et qui vient d’ouvrir un musée de la Grande Guerre, comme l’Historial de Péronne s’inspire de la terrible bataille de la Somme, où tombèrent tant de soldats de l’empire britannique

Il ne faut pas s’attendre ici à une de ces fresques qu’il convenait de lire pendant notre jeunesse, Vie des martyrs de Georges Duhamel, les croix de bois de Roland Dorgelès, ceux de 14 de Maurice Genevoix ou les cimetières sous la lune de Bernanos. C’est un carnet de notes presque quotidiennes qui s’ajoute à la centaine déjà publiée , mais avec le regard du fin clinicien que sera plus tard Pierre Hillemand ( 1895-1979), un des fondateurs de la gastro-entérologie à l’hôpital Saint-Antoine de Paris.

Il l’a écrit pour sa  famille, mais à l’approche de la date fatidique de 1914, son fils s’est décidé à ne pas laisser inédit ce document qui débute par l’engrenage fatal d’alliances qui se voulaient protectrices et précipitèrent en fait le conflit. L’enthousiasme des Va-t-en-guerre et des mobilisés à l’idée de récupérer au plus vite l’Alsace et la Lorraine annexées en 1870 est consternant quand on connaît notre état d’impréparation. Le 2 août 1914 il est noté dans ce Journal  « les hommes partent allègrement, les femmes pleurent. »

Des avions survolent Paris et lâchent leurs premières bombes. Déçus qu’ils ne soient pas français, mais des Taube (des colombes en allemand), plus tard ce seront des Gotha, les Parisiens, curieux de ce spectacle nouveau, descendent dans les rues, qui seront vite noires de monde ou bien ils se mettent aux fenêtres de la rue de Rennes, le nez en l’air, et avec des jumelles pour mieux admirer le spectacle.

A la pénurie de munitions, d’uniformes adaptés s’ajoute une aberrante stratégie. Nos fantassins, en culotte rouge, avant que ne soit adopté le bleu horizon plus tard en Champagne, chargent sous le feu des mitrailleuses d’ennemis invisibles, dont les capotes se confondent avec le sol. Ils se font faucher comme les blés ou comme dans le Sud-Ouest on tire les canards sauvages en se dissimulant dans des « tonnes ». Ainsi, dès les premiers mois du conflit tombe la « génération perdue », celle de Charles Péguy, du franc-comtois Louis Pergaud, prix Goncourt pour sa Guerre des boutons et qui écrit un Carnet de guerre avant d’être tué en 1915 ; c’est aussi celle d’Alain Fournier l’auteur du Grand Meaulnes, de Jean de la Ville de Mirmont, le poète bordelais de L’horizon chimérique dont les derniers vers sont prémonitoires  :

Cette fois, mon cœur, c’est le grand voyage,

                             Nous ne savons pas quand nous reviendrons.

                             Serons-nous plus fiers, plus fous ou plus sages ?

                             Qu’importe, mon cœur, puisque nous partons !

Les morts et les blessés sont innombrables. Le narrateur nous apprend que les Dames de la Croix rouge, infirmières appartenant à la bonne société, si elles veulent bien soigner les officiers et panser les plaies qui ne suppurent pas, demandent à leurs femmes de ménage de laver et d’épouiller les blessés moins gradés. La guerre n’avait pas encore exercé son rouleau compresseur des conformités mondaines.

L’équipement sanitaire est aussi déficient, manque de pansements, de  poste de radio… Pierre Hillemand a 19 ans et est en première année de médecine, il est incorporé comme infirmier après une rudimentaire préparation, avant d’être promu aide-major plus tard. La description des hôpitaux improvisés à l’arrière s’apparente à la misère du service de santé du temps des campagnes napoléoniennes.

Lassé de ne pas être plus utile, car il est le contraire d’un « planqué », il insiste pour partir au front. Il connaîtra le calvaire des hommes vivant comme des rats, leurs commensaux et rivaux, avec qui il faut se battre. Il leur faut lutter aussi contre les poux, dans le froid glacial et la boue gluante, réparant de nuit à la lueur des « fusants » les barbelés et les boyaux pour rétablir la circulation et les communications téléphoniques indispensables pour coordonner attaques et replis. Ainsi leur parvenaient les nouvelles du monde, soubresauts politiques, français et étrangers, l’entrée en guerre de la Roumanie et de la Grèce, la Révolution russe qui devient vite inquiétante, les torpillages des navires alliés par les sous-marins allemands. Une date décisive est notée le 23 novembre 1917 : Clemenceau est nommé Président du Conseil.

Pour évacuer les blessés dans des toiles de tente nouées aux deux bouts et enfilée sur une perche, il fallait en moyenne 4 heures, mais lors des attaques, les tranchées étant encombrées ou détruites, le délai d’acheminement atteignait dix heures ou plus et les grands blessés, fractures et ventres ouverts, avaient le temps de trépasser avant d’être secourus. Lors de certaines offensives, il lui arrivait de porter les blessés sur son dos, car il était athlétique, m’a dit son fils, et de les panser dans les trous d’obus, les marmites, pour être à l’abri des éclats. Il s’est même parfois retrouvé dans les tranchées ennemies abandonnées lors des replis.

Ce journal reflète l’absurdité de cette guerre, où le tragique côtoie l’insouciance de la jeunesse des combattants. L’auteur bénéficie de la monture mise à sa disposition par le commandant. Dans un cahier de photos, elles aussi inédites, car il disposait d’un appareil photo et de plaques, on le voit sur un cheval, ayant couru à Vincennes, faire des promenades qu’il trouve très agréables, alors que le canon gronde. Comme le décrivait Percy le chirurgien de Napoléon, tantôt il couche dans un château, celui de Lunéville, tantôt sur la paille d’une ferme ayant échappé à la vindicte des Allemands, lesquels, dans la rage de leur retraite, n’ hésitaient pas à scier les arbres fruitiers au ras du sol.

La longueur de la guerre aidant, le retard dans l’artillerie lourde et l’aviation française se comble en partie, mais la cavalerie est encore très impliquée, alors qu’apparaissent nos premiers tanks, qui sont d’ailleurs très vite incendiés et qui pour avancer demandent de boucher trous et tranchées. Le typhus est au rendez-vous avec les poux, le choléra, et la typhoïde contre laquelle il faut vacciner au plus vite. Pierre Hillemand souffrant d’une hépatite est évacué sur Paris, où écrit-il « Embusqués et femmes ne demandent et ne pensent qu’à s’amuser. Il semble qu’il y ait deux secteurs en France, celui du front où l’on souffre et où l’on meurt et celui de l’arrière braqué sur la noce et ses intérêts. » Il n’est pas plus tendre pour les officiers d’Etat-Major qui sont traités de « porcelaines », car la porcelaine craint le feu. On mesure par ces mots le divorce opéré entre  le front et le haut-commandement replié à l’arrière.

On continue de creuser des tranchées et des abris jusqu’à 10 mètres de profondeur, non plus à la pioche, mais avec des engins. Car c’est une guerre d’usure, où le territoire national est récupéré, pied à pied, mètre après mètre : une vraie guerre de libération contre l’envahisseur, comme le XXème siècle en connaîtra d’autres. Et c’est pourquoi elle a suscité un tel élan d’adhésion nationale. La croix de guerre sera remise à Pierre Hillemand au moulin de Laffaux, près du Chemin des Dames. Sa nature était tellement solide que, frappé par la grippe qui fera plus de victimes que la guerre, il en réchappera.

Son Journal se termine ainsi le 11 novembre 1918: « Sans vouloir sous estimer l’effort des Anglais et des Américains, la foule a nettement conscience que c’est le « poilu » qui a sauvé la France. Mais on ne pourra assez redire ce qu’il a souffert tant moralement que physiquement. » Sur les trente lycéens de la classe de Pierre Hillemand, deux seulement échapperont au massacre. Ce fut un holocauste, un suicide européen qui marqua le début du déclin de la civilisation occidentale.

On sort de cette lecture tout chamboulé, comme après avoir visionné Apocalypse now. Il y aura un deuxième tome, consacré à la deuxième guerre mondiale, où Pierre Hillemand s’est à nouveau illustré. Il est exceptionnel d’avoir un même témoin pour deux évènements d’une telle importance. A l’hôpital Saint Antoine en falsifiant des radiographies il permit à près de deux mille jeunes gens d’échapper au STO et de ne pas partir en Allemagne. L’affaire vint à la connaissance de la Gestapo, mais parut tellement invraisemblable qu’elle n’eut aucune suite fâcheuse pour Pierre Hillemand.

Alors que l’armée française était réputée la première au monde, la débâcle fut particulièrement rapide, car les panzers allemands contourneront l’utopique ligne Maginot et ne seront plus arrêtés que par le terrible hiver russe de Stalingrad.

Pour nous, 39-40 sera une nouvelle méprise de nos prétendues élites qui, à chaque fois, sont en décalage avec  les exigences de leur époque !

 

Jacques Battin

 

[1] -Analyse par J. Battin dans Bull.Acad.Nle. Mèd 2013 , n°4-5, 1067-1072.