Communications

Les Livres rouges de la Terreur par Michel Colle – séance du 7 avril 2014

 

 

Les bibliophiles et les spécialistes du Bordeaux de la Révolution connaissent cet opuscule diffusé en 1815, au moment de la restauration, connu depuis sous le nom du Livre rouge de la Terreur. Son véritable titre est plus explicite : Liste par ordre alphabétique des Hommes de sang et dénonciateurs qui ont le plus signalé leurs atrocités à Bordeaux pendant le régime affreux de l’an deuxième de la République convaincus d’après les recherches faites, pièces compulsées au greffe criminel et autres renseignements donnés par des honnêtes gens des vingt-huit sections. Il est suivi du Jugement rendu par la Commission Militaire spéciale établie à Bordeaux, qui condamne Jean Baptiste Lacombe, ci-devant instituteur, ex-président de la commission militaire de Bordeaux, à la peine de mort comme exacteur, concussionnaire, prévaricateur, corrupteur de mœurs, et de l’esprit public et, comme tel, traître à la Patrie du 27 thermidor, l’an deuxième de la république française, unie et indivisible.

Il est bien évident que, avant 1815, de telles listes de dénonciations circulaient dans le Bordeaux d’après Thermidor, d’abord sous le manteau, puis de manière plus exposée au fur et à mesure que l’on s’éloignait des jours sinistres de la Terreur et que la restauration monarchique se profilait.

L’analyse d’un Manuscrit d’une telle liste constitue une occasion de revenir sur ces documents qui n’ont été finalement que peu exploités, en raison, peut-être, des avis négatifs formulés par les premiers historiens de la Révolution à Bordeaux.

 Les Listes

Cette analyse porte sur six de ces listes de dénonciations, deux datant assurément de 1795, une de 1815 (le Livre rouge) et trois (dont le Manuscrit) non datées.

 Les hommes de sang démasquésLes Hommes de sang 1
La première de ces listes de dénonciations vient de terroristes eux-même qui, lorsqu’ils commencèrent à être poursuivis par la clameur publique, imaginèrent pour certains pouvoir détourner l’orage qui les menaçait en dénonçant publiquement ceux de leurs complices qui étaient déjà connus pour être encore plus criminels qu’eux, comme l’explique Pierre Bernadau (1). C’est ainsi que furent publiés les 29 Pluviose et 9 Ventose de l’An III (février 1795) deux fascicules de dénonciations de 62 terroristes – pour l’essentiel des membres du Club national – par 5 d’entre eux, emprisonnés alors aux Orphelines et figurant tous en bonne position dans le Livre rouge (2). Un troisième fascicule, quoique annoncé, n’a jamais été publié.

 La liste « officielle » de 1795
Dans les mois qui suivirent la chute de Robespierre, quand il s’éleva dans toute la France des cris de vengeance contre les agents du régime de la Terreur, la Convention ordonna, par la loi du 21 Germinal an III, l’arrestation, ou au moins le désarmement, des terroristes qui avaient exercé leurs talents avant le 9 thermidor.

On trouve ainsi, dans les Délibérations du conseil général de la commune, 11 Prairial An 3, la liste imprimée des « terroristes » de Bordeaux dressée par la Municipalité : Tableau des hommes connus dans les sections de Bordeaux comme ayant participé aux horreurs commises sous la tyrannie qui a précédé le 9 thermidor, en exécution du décret du 21 germinal, l’an troisième (3). Dans les 28 sections, 115 individus sont répertoriés et quelques jours plus tard, la décision est prise par la municipalité de procéder sans délai au désarmement des individus dont les noms suivent comme ayant participé aux horreurs de la tyrannie. Suit une liste imprimée de désormais 109 individus, liste qui sera reprise par différents auteurs, comme O’Reilly (4).

 Le Livre rouge de 1815Livre rouge 1815
L’exemplaire déposé à l’Université Bordeaux III (Documents divers, RES 180) contient une liste de 469 noms, suivis en général de la fonction, du métier et parfois du lieu de résidence, de terroristes qui se seraient particulièrement mal comportés pendant la Terreur à Bordeaux. C’est en quelque sorte une liste de dénonciation des dénonciateurs qui se sont le plus illustrés pour faire présenter à la commission militaire, présidée par Jean-Baptiste Lacombe, des suspects parmi lesquels 302 seront guillotinés pendant cette période.

 Qualification
218 des dénoncés (46,5 %) reçoivent une appréciation, en très grande majorité faisant référence au sang : Homme de sang (96), Homme sanguinaire (72), Buveur de sang (23). On y trouve aussi 2 cannibales, 1 tygre altéré de sang, 3 scélérats, 1 apostat.

 Métier exercé
375 sont qualifiés d’un métier, particulièrement des petits négociants, des artisans et des marchands de différentes denrées, vin, morue, charbon, bois, etc. On compte 7 architectes, 6 capitaines de navire et marins, 5 notaires, 18 perruquiers, 8 prêtres parjures. On s’intéressera plus particulièrement aux gens de presse (11), de théâtre (8) et de santé (16).

 Lieux d’habitation
289 font l’objet d’une domiciliation, dont 241 (83,4 %) dans Bordeaux intramuros et 48 (16,6 %) dans une localité proche, le plus souvent La Réole (9) ou Libourne (5).
Pour ce qui concerne les Bordelais, tous les quartiers sont représentés : Saint Pierre (43), Saint Michel (26), Saint Eloi (26), Chartrons (24), Saint Seurin (20) et les Fossés (18). Si l’on croise la domiciliation avec l’activité professionnelle, on retrouvera bien évidemment plus de marchands de morue rue de la Rousselle et plus d’imprimeurs place du Palais ou rue Porte Dijeaux.

 Fonctions exercées pendant la révolution
Le poste occupé au moment des faits et sonnant comme un reproche pour nos dénoncés est documenté pour 146 d’entre eux.
45 (31 %) sont au Comité révolutionnaire, 12 sont à la Commission militaire dont 4 juges : Barsac, Barreau, Rey et Albert, dont les noms reviennent régulièrement dans les jugements de la dite Commission. On trouve aussi deux maires de l’époque, Thomas et Bertrand.
37 sont qualifiés d’agents de Lacombe ou des proconsuls.

 Accusations portées
306 (65,2 %) sont accusés d’être des dénonciateurs : pour 53 d’entre eux, la section dans laquelle ils ont exercé leurs talents est indiquée, les sections 3, 19 et 23 étant particulièrement représentées, chacune 7 fois.
On trouve aussi 9 dénonciateurs ou persécuteurs de prêtres et de religieuses, 7 pilleurs d’églises, 3 sont accusés d’avoir permis la tenue à leur domicile de conciliabules, 4 d’avoir participé à la fusillade du 20 thermidor, 4 autres à l’affaire de la guillotine à quatre tranchants et 3 d’être moutons dans les prisons.

 Un Manuscrit du Livre rouge
Ce Manuscrit, dont l’origine précise n’est hélas pas connue, nous a été confié par un collectionneur ; il faisait partie d’un lot qui comportait aussi une lettre du Maréchal Berthier adressée au Maréchal Ney le lendemain de la bataille d’Austerlitz, lettre connue comme provenant des collections de la famille Murat et portant le cachet des archives du Prince de la Moskova. Ces 27 pages comportent 466 noms, classés par lettres alphabétiques sous le même titre que le Livre rouge, mais sans le jugement de Lacombe. Tous les noms cités dans le Manuscrit sont dans le Livre rouge, à l’exception de trois d’entre eux :

– ASTRUC FAYAU, juif, rue Saint Antoine, section 9, homme atroce et sanguinaire, infâme dénonciateur de Buffet, avocat, de Quinault, Lacour et autres, est cité par E. Labadie comme faisant partie des Israélites qui acquirent presque tout l’emplacement du couvent des Carmes et d’autres immeubles (5).
– BARBET, graveur, fossés de ville, dénonciateur et homme de sang.
– MATHALM, menuisier, ex-municipal provisoire, homme atroce et buveur de sang.

 Les Listes du fonds Delpit
On trouve aux AMB au moins deux autres listes de dénonciations :

– sous la cote Ms 495 / 66 S 314, une Liste manuscrite de 407 noms, sans date connue, dans laquelle on remarque les absences de trois protagonistes d’une affaire qui s’est déroulée en 1802 et qui sera abordée plus loin, les nommés Brunet, Coudert et Dubois, ce qui laisse entendre que cette liste est antérieure à cette date.

Par contre, les informations abondent sur des dénonciateurs qui ont en commun d’être liés au Pays de Buch, et plus particulièrement les villes de La Teste et de Gujan, alors que ces mêmes informations n’apparaissent pas en général dans les autres listes. C’est ainsi que l’on trouve les détails de méfaits de BERNARD fils, rue Rousselle, dénonciateur du curé de Gujan, de DANEY dénonciateur du même, EYMERICQ, notaire à La Teste, MARICHON, notaire à la Teste et les FLEURY père et fils, de La Teste, ce dernier ayant droit à un texte particulièrement détaillé : ex maire de La Teste, homme perfide intimement lié avec Lacombe l’égorgeur avec lequel il faisait des orgies multipliées à Pessac où Lacombe allait le rejoindre après la prononciation de ses égorgements (6). Ce Fleury a l’âme la plus atroce et la plus immorale en prêchant ses obscénités ; il qualifiait l’image de la Vierge de garce et de putain, il s’adjoignit à Lataste de Bordeaux avec Pontac, officier municipal à La Teste pour la recherche d’un individu hors la loi. Ce Fleury correspondait avec Julien et ce dernier le qualifiait de son ami. Lacombe fit annoncer au club de Bordeaux que son ami Fleury l’aiderait dans ses arrêts de mort, mais Fleury pour ne pas se déranger préféra être juge suppléant.

On peut se demander si cette originalité ne pourrait pas indiquer, sinon la date, du moins l’origine géographique de cette liste : le bassin d’Arcachon ? On sait que la révolution a été l’occasion, à La Teste, de règlements de comptes entre propriétaires de la forêt et usagers, problème récurent dans le Pays de Buch. Eymericq, Fleury et Marichon étaient des tenants pins qui, dés la fin de 1790, furent membres fondateurs de la Société des Amis de la Constitution de La Teste (7). Ils étaient alors dans l’opposition municipale, tenue par les non ayant pins, avec comme enjeu la forêt : droit d’usage ou droit de propriété ? et comme moyens, les luttes politiques entre les factions et l’accès aux responsabilités municipales. Après d’habiles manœuvres, les propriétaires sortirent vainqueurs de ces joutes pour le pouvoir local et récupérèrent la municipalité au moment de la Terreur : il ne serait pas étonnant que cela ait laissé quelque amertume en Pays de Buch.

– sous la cote Ms 295 / 66 S 233, une autre Liste est décrite comme un petit in quarto imprimé en encre rouge 36 pages contenant 466 noms sans compter le supplément annoncé comme sous presse. Il est bien curieux de constater que ce document est très incomplet et ne comporte que quelques noms à la lettre A, puis les lettres D / E / F. Annoncé comme « imprimé », il s’agit en fait d’un manuscrit dans lequel on remarque un texte assez long sur les Fleury, tout comme dans la liste précédente.

Cette liste, du fait qu’elle est incomplète, conduit à évoquer l’affaire de la Liste rouge de 1802.

 La Liste rouge de 1802 (d’après A. Vivie) (8)
Vers le milieu de mois de Juillet 1802, Partarrieu, juge au tribunal criminel du département de la Gironde, rencontre à l’hôtel de la Providence, 10 rue Porte-Dijeaux, l’hôtelier Brunet qui lui communique une lettre anonyme qu’il venait de recevoir et par laquelle on l’informait que son nom était inscrit dans une liste de proscription qu’on imprimait et qui devait être bientôt livrée à la publicité. On l’engageait à prendre des dispositions pour éviter le désagrément d’une pareille inscription et on insinuait qu’un sacrifice d’argent serait de nature à lui faire valoir sa radiation de la liste projetée.
Il est vrai qu’il y avait de quoi être inquiet puisqu’on pourra lire dans cette liste : Brunet, traiteur à l’hôtel de la Providence, dénonciateur de Chevalier, guillotiné.
Le commissaire général de police Pierre Pierre ne tarda pas à trouver qu’on imprimait secrètement, 27 rue Saint Paul (maintenant 37 rue de Ruat) une Liste contenant par ordre alphabétique les noms de divers citoyens désignés comme terroristes, cannibales, buveurs de sang, etc … C’est ainsi que furent arrêtés Jean-Louis Tisseyre, imprimeur, 70 rue du Loup (maintenant n°29) et Joseph-Hélène Bourguignon, instituteur, 6 rue Pont-Long (12, rue Georges Bonnac). Le manuscrit fut saisi, la première feuille tirée en double exemplaire, la deuxième feuille en composition et les deux hommes furent écroués. Au cours des interrogatoires, ils impliquèrent un doreur de la rue de la Justice, Germain aîné. L’affaire dura jusqu’en avril 1804 et se termina par une relaxe générale, du fait que plusieurs listes étaient alors en circulation à Bordeaux.
Par qui Tisseyre fut-il dénoncé ? Par l’hôtelier Brunet bien sûr, qui avait alerté le juge Partarrieu, mais pas seulement : certains de ses confrères en imprimerie n’étaient pas étrangers à ses ennuis, en particulier les nommés Coudert et Dubois, en bonne place dans le Livre rouge.

 Figurer dans le Livre rouge et poursuivre ses activités dans les années 1800 ?

Les 466 dénoncés du Livre rouge étaient-ils tous également coupables, et leur présence dans cette liste infamante était-elle synonyme d’une carrière professionnelle compromise et d’une vie sociale impossible après Thermidor ? Pour tenter de répondre à cette question, nous avons examiné trois catégories professionnelles pour lesquelles on disposait d’informations.

 Les imprimeurs et journalistes du Livre rouge (9)
Les gens de presse s’engageaient alors volontiers pour tel ou tel parti, en profitaient parfois pour régler leurs comptes, risquant pour eux-mêmes la dénonciation. Ils étaient tantôt bourreaux et tantôt victimes, leur existence professionnelle était très exposée et leur vie même très risquée. Et ils étaient nombreux : La Révolution ayant apporté avec elle le journalisme, il y eut, dans l’espace de quelques mois, une éruption sans exemple de feuilles mensuelles, hebdomadaires, quotidiennes, royalistes ou populaires, élégiaques ou satiriques, retenues ou effrénées, distillant le poison ou distribuant l’injure, semant l’erreur, servant la calomnie, proclamant la vérité, donnant un écho à toutes les passions (10).
Il ne faut donc pas s’étonner si, dans le Livre rouge, ce ne sont pas moins que 11 buveurs de sang qui appartiennent à la catégorie des métiers du livre ou du journalisme : Mais en fait, que leurs reprochait-on ?
CASTILLON fils aîné, imprimeur, prés la place du Marché de la Liberté, provocateur à la révolte dans une feuille incendiaire et partisan des scélérats d’alors dont il était l’apologiste zélé. Son père, Antoine Castillon, fut imprimeur à Béziers où il publia en 1781 un ouvrage reconnu sur l’art de l’imprimerie. La révolution l’attira à Bordeaux où on le trouve imprimeur en 1792 au 49 place Sainte-Colombe. C’est là qu’il publie avec ses fils le Journal amusant que le poète Romain Duperrier avait trouvé à propos de rédiger, sous ce titre, en pleine Terreur. De 1797 à 1811, les Castillon continueront d’imprimer des journaux très suivis.
COUDERT aîné, imprimeur rue Porte Dijeaux, espion secret de police, provocateur au fameux trouble occasionné par le placard affiché le 22 Vendémiaire an 7, dénonciateur de Tisseyre ; en imprimant une liste semblable à celle-ci et qu’un ennemi juré des buveurs de sang a eu le courage de faire imprimer à Paris afin de faire connaître aux bons citoyens des hommes atroces qu’il faut fuir et craindre malgré leur impuissance apparente qui n’est pour eux que le sommeil du lion. Pierre Coudert, né à Limoges en 1772, vint se fixer à Bordeaux où il fut d’abord garçon papetier. En 1800, il s’associe avec Dubois pour créer rue Porte-Dijeaux un atelier typographique important et, en 1804, ils créeront le grand quotidien politique de l’Empire L’Indicateur.

DUBOIS, imprimeur, rue Porte Dijeaux, dénonciateur de Tisseyre, imprimeur. François Dubois, dont le père était marchand de papiers rue Saint-James, sous l’enseigne A la Source et à la Renommée des Beaux Papiers, fut d’abord compagnon imprimeur à Bordeaux, chez Calamy. En 1794 il s’associa avec Deschamps, puis en 1800 avec Coudert, cette grande imprimerie étant toujours restée entre les mains des deux familles jusqu’en 1860.
DESCHAMPS, imprimeur, maintenant à Libourne, homme de sang. Cet imprimeur a d’abord été établi 26 rue Bouffard, puis 18 rue de la Montagne et c’est là qu’il s’associa avec Dubois de 1793 à 1794. On le retrouve ensuite seul, rue de la Justice, jusqu’en 1796 et plus tard à Libourne de 1800 à 1810 ; l’indication maintenant à Libourne, spécifique du Manuscrit, permet de penser que cette Liste aurait été rédigée en 1810 au plus tard.
DELORMEL imprimeur-journaliste, homme de sang. Jacques-Louis de Lormel de la Platière, né à Paris en 1760, s’installa à Bordeaux en 1788 pour y fonder un établissement de vidanges inodores, activité qu’il abandonna dès que la Révolution éclata. En 1793, il monta une imprimerie, sous le nom désormais de Delormel, avec Moreau, ancien ouvrier typographe de la Loterie royale de France.
Arrêté comme suspect de fédéralisme et amené à Paris avec plusieurs autres Bordelais, notamment l’ancien procureur général Pierre-Jules Dudon, Delormel comparut devant le tribunal révolutionnaire le 15 janvier 1794 et fut acquitté, alors que la plupart des autres inculpés périrent sur l’échafaud. De retour à Bordeaux, il reprend son imprimerie au 54 de la rue des Ayres, vis-à-vis de l’église Saint-Paul et rédige et imprime de 1794 à 1796 le Journal du Club national, organe du parti terroriste, aux mains de Lacombe. On souscrit, à Bordeaux, au secrétariat du Club national chez le citoyen Lacombe, président de la Commission militaire, rue du Hâ, au ci-devant Séminaire des Irlandais, était-il précisé dans l’annonce de ce journal.
Mais Thermidor survient, Lacombe est arrêté et Delormel, pour ne pas être inquiété, change son fusil d’épaule et donne à son journal un nouveau titre : Feuille politique, Littéraire et Commerciale de Bordeaux. A cette occasion, il lance un prospectus pour exposer son nouveau programme : Je ne parlerai ni de mes principes, ni de la manière dont ce journal sera rédigé, un exercice de dix-huit mois dans la carrière, à des époques difficiles peut-être, doit me dispenser d’entrer dans aucun détail à cet égard. On comprend bien, mais certains Bordelais ne les avaient pas oubliés, eux, ces détails, et ceux qui avaient eu des parents emprisonnés, dépouillés et guillotinés pendant la Terreur se souvenaient bien que l’imprimeur du Journal du Club national avait été un Jacobin terroriste, ami et complice de Lacombe. C’est ainsi que le dernier jour de l’an IV (22 septembre), des jeunes muscadins se rendirent à son atelier pour lui souhaiter, à leur façon, la bonne année républicaine, brisant ses presses et les jetant par les fenêtres. Delormel adressa une réclamation au Bureau central, et fut nommé, par compensation, receveur de la Loterie nationale à Bordeaux qui venait d’être rétablie, puis inspecteur des Contributions du département.
LESOURD, imprimeur, membre du comité révolutionnaire, grand dénonciateur et homme de sang, Jean Baptiste Lesourd, un des plus mauvais et des moins recommandables typographes de la période révolutionnaire d’après E. Labadie, vint à Bordeaux au commencement de la Révolution et y établit une imprimerie, sans doute avec l’argent volé lors de l’apposition des scellés dans l’atelier de la veuve Séjourné. Membre du Club national, dénonciateur avéré, il est reconnu comme un terroriste ardent et il n’a pas hésité à publier quelques pièces révolutionnaires dans son imprimerie située 29 rue des Trois-Conils. Après le 9 thermidor, sa situation devint de plus en plus impossible à Bordeaux; il partit pour Paris quelque temps après la publication avortée de son Placard périodique et son fonds fut vendu aux enchères publiques en octobre 1796.
MOREAU, imprimeur, vis-à-vis l’église du Temple, dénonciateur de Cornu et Lacourt, guillotinés ; homme de mauvaise-foi, sans caractère, et embrassant tour à tour tous les partis. M.A Moreau travailla, à partir de 1770, dans plusieurs imprimeries de Bordeaux. Lorsque la Révolution éclata, il était ouvrier typographe à l’imprimerie de la Loterie Royale, située dans l’ancien local du Collège de Guienne. Il s’empara des presses de cette imprimerie et de son matériel, et en 1791, il installa son atelier rue des Ayres avec Delormel pendant quelques temps. En 1794, il a ses presses rue Guillaume-Tell et en 1796 rue des Remparts, où il imprima des pièces révolutionnaires et plusieurs journaux éphémères de cette époque. En 1804, la police le fit arrêter pour avoir imprimé une proclamation de Louis XVIII aux Français. Le 20 juin 1816 il demande au maire de Bordeaux un certificat de royalisme, qui lui est accordé et, en 1820, il était encore imprimeur 69 rue Porte-Dijeaux.
MOUCHEL, ex-domestique et distributeur de journaux incendiaires, maintenant rédacteur des Petites Affiches, homme de sang. Mouchel a signé un temps pour Le Spectateur de Bordeaux, Commerce, Littérature et Petites Affiches, mais n’a sans doute été qu’un prête-nom.
PINARD, père, imprimeur, place du Palais, maintenant rue des Lauriers, espion et agent secret des représentants et de Lacombe l’égorgeur. Cet homme sanguinaire dénonçait secrètement les premiers imprimeurs de Bordeaux, afin de primer et d’en diminuer le nombre : échappé de la corde pour un crime grave envers un intendant de province, il est venu à Bordeaux dans la dernière réduction : il commença ses rapines chez les frères Labottière, puis épousa une marchande de volailles, ensuite fit venir des papiers de Hollande, dont il sauvait lestement les droits. Enfin ce tartufe moderne ne doit sa rapide fortune qu’aux fameuses réquisitions de papiers que les représentants le chargeaient de faire en leur nom, et dont il détournait et frustrait la plus grande partie.
PINARD, fils, imprimeur, place du Palais, maintenant rue des Lauriers, agent secret et espion des divers représentants envoyés en mission, page d’Yzabeau, Juliéniste, Robespierriste, homme de sang, sans caractère, et embrassant tour à tour tous les partis. Il ne doit son étonnante opulence qu’à ses concussions et à celles de son père.
Les Pinard, particulièrement bien traités dans le Livre rouge, s’établissent imprimeurs et marchands de papier d’abord rue de la Chapelle Saint-Jean, puis de 1785 à 1795 au 96 rue Notre-Dame aux Chartrons. Après avoir été pendant quelque temps les associés des frères Labottière, ils achètent le fond de ces imprimeurs de la place du palais de l’Ombrière qui avait été ruinés par la révolution. Les Pinard, eux, traversent la révolution sans encombre, bien au contraire, et ils surent bien mettre à profit les circonstances de cette triste époque en s’enrichissant rapidement. Leur imprimerie ayant pris de l’importance, ils s’établissent rue des Lauriers jusqu’en 1816, puis au n° 7 des fossés de l’Intendance, avant de quitter Bordeaux et de s’établir à Paris.
YEURY, imprimeur rue des Mothes, bonnet rouge, dénonciateur et homme sanguinaire.
D’abord imprimeur sur le chemin du Sablonat, Yeury fut ensuite associé à la veuve Noé, rue Saint-Pierre. A partir d’octobre 1795, ils impriment le Journal de Bordeaux puis, en 1797, Yeury reste seul imprimeur de cette feuille, rue des Ayres.

 Ainsi, 7 sur les 11 imprimeurs et journalistes impliqués dans le Livre rouge ont pu poursuivre, avec plus ou moins de succès, leur activité professionnelle après le 9 Thermidor, mais ils n’étaient plus que 3 après 1800.


Les Comédiens du Livre rouge (12,13,14)
Dans cette période agitée, les gens de presse et de théâtre se fréquentaient beaucoup ; il leur arrivait d’exercer ces deux activités, alternativement ou en même temps, et les seconds se mêlaient autant de politique que les premiers. 8 personnalités du spectacle sont nommées dans nos listes de dénonciations : Compain, Germain, Huin, Hus, Leard, Marcel, Mayeur et Parmentier. La plupart de ces dénoncés étaient de fieffés jacobins qui, tout en poursuivant leur carrière dans les spectacles de Bordeaux, étaient très liés aux maîtres du moment et faisaient partie des différentes autorités. Que leurs reprochait-on ?

 COMPAIN, comédien, homme atroce (le peuple s’est fait justice de ses nombreux forfaits) lit-on dans le Livre Rouge. Compain était un des acteurs du théâtre de la république. Dès l’origine de la révolution, il s’était montré chaud partisan des principes démagogiques et, lorsque la Terreur se fut développée, il devint un des hurleurs les plus acharnés. Dénonciateur patenté et affilié au sans-culottisme le plus militant, zélé partisan de Lacombe, pourvoyeur assidu de la guillotine, Compain devint bientôt le héros des terroristes et le fléau du reste des citoyens. Le 3 avril 1795, il fut assailli, place de la Comédie, par une foule de citoyens excédés par son arrogance. Il avait déjà reçu plusieurs blessures quand il fut, provisoirement, tiré d’affaire par la garde du poste de la Comédie. Devant l’importance des blessures, la force armée fut requise pour le conduire à l’hôpital, mais rien ne pouvait calmer la fureur populaire et plusieurs coups de canne et de bâtons lui furent à nouveau portés. On finira par le transporter à l’hôpital, il y mourut deux heures après.
GERMAIN, dit Le Tartuffe, comédien aux Variétés, homme de sang. Natif de Nîmes, André Germain illustre bien cette bi-appartenance puisque, comédien aux Variétés, il fut aussi rédacteur avec Delormel du Journal du Club national après la disparition de Lacombe jusqu’au 17 juillet 1795. Il essaya bien de remonter sur les planches, mais il fut hué et obligé de quitter la place, ce qui ne l’empêcha pas d’être nommé Commissaire du pouvoir exécutif près l’administration municipale du canton de Pauillac en1797.
MAYEUR, ex-directeur de théâtre, dit La Montagne, les fossés des Carmes, dénonciateur de Chevalier, officier marin, guillotiné. François Marie Mayeur de Saint-Paul, né à Paris en 1758, surnommé « le niais de bonne compagnie » composait des farces, faisait des vers, mais s’attira très tôt quelques ennuis avec une diatribe contre la reine, L’Autrichienne en goguette, qui lui valu un exil jusqu’en 1792. Il vint alors à Bordeaux pour y établir ce Théâtre de la Montagne, appelé aussi Théâtre des Sans-Culottes ou Théâtre Mayeur, qui fut construit par une société d’entrepreneurs, sur l’emplacement qu’occupaient, sur les Fossés, les ci-devant Grands-Carmes. Il avait figuré lors de la mascarade de la Fête de la Raison, où cette déesse se trouvait « comiquement » représentée par la comédienne Duchaumont, drapée à l’antique, quoique presque nue. Mayeur, assisté de quelques acolytes, représenta consciencieusement le rôle d’honneur qu’on lui avait confié, en compagnie, pour certains, du nain Richefort que De Galard a popularisé par ses caricatures sous la Restauration, pour d’autres de l’acteur Labenette, juché sur un mulet et revêtu du costume papal, se livrant à des plaisanteries impies et distribuant des bénédictions burlesques au peuple qui l’applaudissait. Mayeur, dans ce terrible jeu dénonciateur-dénoncé, fut lui-même inquiété en décembre 1793, ayant fait jouer une comédie intitulée la Tentation de Saint-Antoine, pièce scandaleuse qui tend à faire passer le vice par tous les sens, en étalant des scènes entières de prostitution. Mayeur sauva sa tête, puis retourna sa veste quand Lacombe fut guillotiné le 14 août 1794. Il composa alors une complainte intitulée Le crime découvert qui eut un grand succès et qui commençait ainsi :  Un monstre, en horreur à jamais, régnait sur cette ville entière par de trop coupables succès ! Et un peu plus tard, en septembre 1795, il faisait jouer une pièce à sa façon intitulée Les Terroristes ou Les Jacobins démasqués, véritable apologie de l’assassinat d’un « collègue en Livre rouge », l’acteur et terroriste Parmentier, que l’on va retrouver. Mayeur quittera ensuite rapidement Bordeaux et mourut à Paris en 1818, ruiné.
PARMENTIER, ex-juge de la commission militaire, Chanteur. Jean-Charles Parmentier est né à Metz ; il est d’abord charron carrossier à Paris, puis comédien à Gand, Amiens, Arras et enfin à Bordeaux, où il demeure 19 rue Bouhaut. Il est certes comédien du théâtre Molière, mais aussi membre de la Commission militaire et il faisait partie, avec Compain et Barsac entre autres, du Club de la Ferraille, sorte de conseil privé de Marc Antoine Jullien. Quand le vent tourne et que les terroristes bordelais comparaissent après Thermidor devant le Comité de surveillance, il arrive à se disculper et à obtenir un emploi de caissier de la Comédie. Cependant, dés le 10 septembre 1794, Ysabeau le révoque et il est exclu du Club National le 20 décembre comme homme de sang. Le 3 janvier 1795, il est incarcéré au palais Brutus, en compagnie, quelques jours plus tard, du comédien Marcel. Mis en liberté le 20 octobre, nos deux terroristes trouvèrent malin d’aller fêter leur élargissement chez le traiteur Coutard ; Parmentier, un peu échauffé par ses libations, s’excite et parle de rétablir la guillotine. Puis ils vont au Grand Théâtre défier les spectateurs, les provoquant avec insolence. Le comédien terroriste fut poussé par la foule sur les marches de la Comédie, roué de coups et il succomba sous le coup d’armes de toutes espèces.
MARCEL, cité comme membre du comité révolutionnaire, homme de sang, fut d’abord enfant de chœur à Paris, puis comédien. C’est lui qui avait dit un jour au Club national : En révolution, la vertu est un crime, si on ne trouve pas de crimes aux négociants, il faut leur en supposer ! C’est aussi lui qui accompagna Parmentier dans sa dernière virée de terroriste, échappant à la mort pour sa part grâce à la protection des grenadiers de service.

Quant à Huin et Leard, tous les deux hommes de sang, on les retrouve beaucoup plus régulièrement pendant la Terreur comme membres du Comité de Salut public ou membres du Comité révolutionnaire de surveillance du Bec-d’Ambès que comme comédiens. Hus était premier danseur au Théâtre, mais aussi un maître de ballet, avec trop d’esprit pour remplir sa tâche selon Sainte-Luce. Mais il était aussi un terroriste notoire et il bénéficie, tout comme les deux précédents, de la mention Le peuple l’a chassé de Bordeaux dans la liste des Archives.

En résumé, aucun des 8 personnalités du spectacle cités dans le Livre rouge n’a pu poursuivre sa carrière et 3 y ont laissé leur vie.

Les professionnels de santé du Livre rouge
14 médecins ou chirurgiens, Alary, Casteran, Cazajus, Duburg, Dutasta, Guerin, Jamico, Lafons, Lafont, Lapeyre, Nagiscarde, Nicolas, Rougean et Seguy, ainsi que 2 apothicaires, Maleville et Aly se partagent les honneurs du Livre rouge.

Casteran et Dutasta étaient parmi les auteurs des deux fascicules parus en février 1795, Les Hommes de sang démasqués. Nous nous intéresserons à Lapeyre et à Guerin, pour leur parcours pendant et après la Terreur, après avoir dit un mot de Alary et Lafont dont les méfaits éclairent ceux de leur confrère Lapeyre. Dénonciateurs et persécuteurs de prêtres incarcérés comme fidèles à leur foi et à leur religion, ces deux médecins sont accusés d’avoir certifié avec Lapeyre, dans une attestation remise au Président de la Commission militaire Lacombe, que tous prêtres, vieux, jeunes, infirmes et autres, pouvaient supporter la déportation quoique d’autres médecins eussent certifié le contraire. On trouve dans Feret (15) un François Alary, médecin au 18° siècle, sans autre mention qu’un de ses ouvrages paru en 1766, ainsi qu’un J-B Lafon, né à Marmande vers 1740 et mort à Bordeaux vers 1800, qui fut médecin à l’Hôtel-Dieu et agrégé au collège de médecins de Bordeaux, sans plus de renseignements.

Les informations sur leur confrère LAPEYRE, chirurgien, rue Neuve, persécuteur des prêtres : il certifia avec Alary et Lafont, médecins, à présent aux Incurables sont mieux fournies. Jean Baptiste Lapeyre est né à Mérignac en 1753. Après des études à Paris, il est nommé lieutenant du premier chirurgien du Roi à Bordeaux en 1783. On le trouve en 1789 sur la liste des 90 électeurs, puis en 1792 sur la liste des électeurs du Département de la Gironde chargés de nommer les députés de la Gironde à la Convention Nationale. Il y figure en bonne compagnie puisqu’on y trouve aussi un certain…Jean Baptiste Lacombe, alors instituteur. En 1793, il était l’un des commissaires du Conseil général de la commune de Bordeaux.
Lapeyre était chargé depuis 1784 du cours théorique d’accouchement au collège des chirurgiens (15). En 1804, il succède au Docteur Coutenceau qui, avec son épouse, rendit de grands services à la cause de l’obstétrique, à la tête de de la Maternité de l’Hospice des Incurables. On trouve dans l’Almanach de la préfecture de la Gironde de 1806 cette précision : On doit l’établissement de cet hospice au zèle et à la persévérance de M. Coutanceau et de Mme son épouse, qui en avait conçu le projet dés 1782. Leurs sollicitations auprès des diverses autorités furent longtemps infructueuses : ce n’est qu’en 1794 qu’il fut créé. La direction fut confiée aux soins de ceux qui avaient le plus concouru à sa formation, et qui justifièrent par leur zèle et leur désintéressement, la préférence qui leur avait été justement accordée. Le Docteur Coutanceau perd cependant la direction de la Maternité par décision de la Commission des Hospices créée en 1796, alors que son épouse, continue à y donner un cours. Le but officiel était de faire évoluer l’organisation de la Maternité en dissociant les cours d’accouchement de l’activité de l’Hospice.
Ainsi, interféraient plusieurs filières de formation des sages-femmes et médecins accoucheurs, avec un cours donné par Madame Coutanceau dans l’Hospice de la Maternité jusqu’en 1804, date de la nomination à la direction de Lapeyre, et celui qui était proposé par l’Ecole de la Société de Médecine donné par … le même Lapeyre. On imagine les manoeuvres au sein de la communauté médicale bordelaise de l’époque pour trancher entre les tenants des Coutanceau et la puissante société de Médecine fondée par le docteur Pierre Guerin.

Les Almanachs de la préfecture de la Gironde de 1806 à 1813, puis les Calendriers administratifs du département de la Gironde de 1814 à 1818 (16) nous indiquent que Lapeyre était directeur de l’hospice de la Maternité d’une part et professeur d’accouchement, rue des Incurables d’autre part, depuis 1807 jusqu’à 1816, année où il est rejoint par Lapeyre fils comme directeur-adjoint. Ce jeune homme avait été nommé chirurgien interne à 19 ans, en compagnie d’un autre impétrant, par une commission de sélection qui n’exista que 6 mois et n’eut donc à procéder qu’à ces 2 nominations !
En 1817, il n’apparaît plus à la direction de la Maternité que Lapeyre fils, ce qui est bien naturel puisque son père vient de décéder d’une maladie cruelle d’après l’éloge prononcé par son confrère Jean Basile Guerin (fils lui-même du Guerin du Livre rouge) sur sa tombe. Notre chirurgien fut par ailleurs connu comme ayant un esprit aimable, doux et conciliant, coeur on ne peut plus généreux, traits de caractères bien éloignés de celui d’un dénonciateur pendant la Terreur.
Quant au chirurgien GUERIN,  le Livre rouge l’accuse d’avoir été le dénonciateur de la société qui se tenait chez Pallandre aîné. Pallandre est cet imprimeur qui, en 1791, eut maille à partir avec Bernadau qui l’accusait de favoriser des conciliabules aristocratiques. En 1794, il fut dénoncé par certains citoyens, dont Guerin, et guillotiné. Cela n’empêcha pas le docteur Pierre Guérin d’accomplir une très belle carrière. Spécialiste reconnu d’ophtalmologie, longtemps Président de la Société de Médecine, honoré par ses pairs et par la population, le nom d’une rue de Bordeaux l’honore depuis 1860.

Voilà des hommes qui ont su passer les différents régimes politiques et se refaire une parfaite “virginité” dans le Bordeaux post thermidorien, comme en témoignent leurs notices nécrologiques, également élogieuses !

Datation de ces Listes rouges

La datation de trois de ces listes est certaine : Les Hommes de sang démasqués et la Liste municipale de 1795, ainsi que le Livre rouge de 1815.

Entre 1795 et 1815, il a dû circuler dans cette période post thermidorienne, au début discrètement, puis de plus en plus ouvertement, plusieurs variantes de ces listes manuscrites, en fonction de leurs copies et recopies, que l’impression du Livre rouge en 1815 a dû faire cesser : à quoi bon recopier à la main 28 pages déjà imprimées ?

Le Manuscrit est donc vraisemblablement une liste recopiée et il est évident que l’on ne saura pas qui l’a copié ; saura-t-on au moins quand fut réalisée cette copie ?

Le Manuscrit n’est pas postérieur à 1815 : en effet, l’imprimeur Pinard, maintenant rue des Lauriers, a quitté cette adresse en 1816 pour le cours de l’Intendance et le médecin Lapeyre, à présent aux Incurables, a exercé dans cet établissement jusqu’en 1816.

Il est même vraisemblable que le Manuscrit n’est sans doute pas postérieur à 1810 puisque Deschamps, imprimeur, maintenant à Libourne, était installé dans cette ville de 1800 à 1810. D’un autre côté, le Manuscrit est assurément postérieur à 1802 puisqu’il cite Coudert et Dubois comme dénonciateurs de Tisseyre, l’imprimeur de la Liste de 1802. Enfin, l’expertise technique de ce document rejoint les analyses précédentes avec la caractérisation du papier : Le filigrane du papier correspond à Bernard Dumas, actif en 1812, issu d’une lignée de fabricants de papier en Dordogne.

Quant à la Liste du fonds Delpit, elle apparaît assez différente des deux autres et pour tout dire, antérieure, puisqu’elle ne fait pas référence à l’affaire Tisseyre de 1802. Elle est même vraisemblablement antérieure à 1799, puisqu’on n’y retrouve pas mention de la fusillade des 19 et 20 Thermidor ; par contre, elle est postérieure à 1797 puisqu’elle comporte DESAIGNE, électeur de l’an 5.
 Cette liste aurait donc pu être copiée entre 1797 et 1799 … par un non ayant pins du pays de Buch, si l’on en croit les dénonciations que l’on y trouve d’ ayant pins, qualifiés de terroristes !

 

Le Livre rouge et les historiens

Le Livre rouge n’est pas un sujet très habituellement abordé par les historiens, cette dénonciation de dénonciateurs, cette façon de terroriser les terroristes, étant sans doute tenue pour un peu risquée au tout début, dérangeante dans un second temps, puis jugée sans grand intérêt par la suite.

Très prés des évènements, O’Reilly a, en 1857, une opinion assez réservée : Le Livre rouge contient un nombre prodigieux de noms ; nous ne le citons qu’avec réserve. Cette publication ne fut qu’une satisfaction accordée, dans les premières années de la restauration, à des sentiments de haine et de vengeance.

Un peu plus tard, en 1877, A. Vivie est très critique, mais ses explications sont recevables à si peu de distance des évènements de 1830, 1848 et 1870 : Le Livre rouge est à notre avis une oeuvre regrettable à tous les points de vue et qui, dans tous les cas, comme document historique, perd une partie de sa valeur après la procédure que nous venons de résumer. Aussi ne doit-on pas s’attendre à trouver ici une reproduction de ce livre … nous ne nous donnerons pas le facile plaisir de réveiller des deuils ou d’inquiéter des familles qui ne sauraient être rendues responsables des fautes de leurs auteurs; ceux-ci, entraînés par la fatalité des circonstance, ont pris aux événements de l’époque douloureuse que nous avons essayé de raconter une part où l’activité fiévreuse des temps ne laissait malheureusement aucune place à la réflexion qui tempère les emportements de l’âme, ou à cette voix secrète de la conscience qui dirige nos actions dans la voie du bien. On avait peur, on voulait sauver sa tête à tout prix, et sous rabaissement et la servitude qu’imposait la Terreur, des natures faibles ou timorées eurent recours à des moyens que blâme la plus élémentaire honnêteté.

 Et puis, avec le temps, les conceptions vont évoluer, conduisant E. Labadie, en 1910, à reconnaître un certain intérêt à ce document : Cet ouvrage, appelé vulgairement le Livre Rouge, parce qu’il est imprimé en rouge, contient la liste des dénonciateurs et des dénoncés et renferme beaucoup moins d’inexactitudes qu’on ne se plait à le faire croire ; on n’a qu’à le contrôler avec les registres officiels des dénonciations que nous venons de signaler. Et il ajoute : Dans les dépôts publics on ne le communique qu’à bon escient ! Cela montre bien le malaise qu’a laissé cette triste période, un siècle plus tard … et peut-être au-delà !

Un peu plus tard, J. Barraud s’interroge en 1930 (17) : Que penser du Livre Rouge ? Certaines personnes ont prétendu qu’il ne fallait voir là qu’une oeuvre regrettable de chantage. Nous ne sommes pas de cet avis, pour deux raisons. D’abord, la tentative de chantage faite auprès de l’hôtelier Brunet fut presque la seule, si même elle ne fut pas la seule. En effet, quand les prévenus furent en prison, si d’autres Bordelais avaient reçu de semblables missives, ils n’auraient pas manqué de les produire en justice, dans l’espoir d’empêcher la publication de la liste par la condamnation certaine des auteurs.
D’autre part, nous avons vu personnellement, dans les dossiers révolutionnaires, un grand nombre de dénonciations, et nous pouvons dire que beaucoup de ceux qui les ont signées ont leurs noms inscrits sur le Livre Rouge, Tous les terroristes n’y sont pas, mais ceux qui y sont méritaient bien d’y être. Pour ces raisons, nous accordons une certaine valeur historique à cette publication, qui fut le dernier effort de la réaction thermidorienne.

Plus proche de nous, P. Bécamps, l’auteur d’une biographie de Lacombe, qui est à la limite de la tentative de réhabilitation, écrit en 1996 (18) : L’inscription au Livre rouge ne constitue pas une preuve hautement péremptoire d’infamie et il ne faut pas s’émouvoir outre mesure des expressions qui y sont répandues à l’excès dans leur forme la plus vigoureuse.

Cependant, aucun de ces auteurs n’a vécu cette période, le plus proche, O’Reilly, étant né en 1806. Si l’on cherche des témoignages d’auteurs qui ont eux-mêmes connu la Révolution et la Terreur à Bordeaux, il nous faut bien sûr en appeler à Bernadau, le chroniqueur bordelais, qui a lui-même participé activement à la révolution et qui a durement subi la Terreur. Sur le Livre rouge qu’il a forcément connu, il est assez taiseux et c’est tout juste s’il a conservé dans ses Spicilèges une Liste alphabétique des terroristes de Bordeaux, dressée dans les sections de cette ville, lesquels furent simplement désarmés pour toute précaution en 1795 (19).
Il ajoute une appréciation qui laisse entendre qu’il ne conserve cette liste qu’à contrecœur et qu’il ne l’a pas écrite lui-même : Nous n’avons pas voulu chercher à la rectifier ; pareil travail est trop dégoûtant. Elle aurait pu être décuplée sans injustice.

L’analyse des Livres rouges nous a conduit à être confrontés à des faits et, au-delà de ceux-ci, à des hommes, qui sont ici en position d’accusés, nominativement, par des dénonciateurs qui, eux, sont restés anonymes (à l’exception des 5 auteurs des Hommes de sang démasqués). Il faudrait plus qu’une enquête sur des faits, si l’on voulait essayer de comprendre comment des hommes ont pu en arriver à ces comportements, à ces dénonciations qui pouvaient conduire les victimes à l’échafaud ; il faudrait sans doute en appeler à la psychologie et, plus particulièrement, aux modifications des comportements et des conduites sous l’influence d’un régime autoritaire. Mirabeau ne prétendait-il pas : Dans un état libre, la délation est une vertu ! Et puis, quand on tremblait tant pour soi-même, n’était-il pas un peu rassurant de faire trembler les autres ?
Tout en admettant les difficultés de juger une période si complexe, notre enquête nous a conduit à retrouver des faits bien répréhensibles et à croiser des citoyens bien peu recommandables. Certains y ont perdu la vie, beaucoup y ont sans doute perdu leur honneur, mais quelques uns ont pu reprendre le cours de leur carrière professionnelle et de leur vie sociale, comme les imprimeurs Pinard, Castillon et Coudert ou bien les chirurgiens Lapeyre et Guérin qui seront honorés jusqu’à leur décès.
Mais avec quelles séquelles ? Souvenons-nous à cet instant de la triste réputation que Pierre Bernadau, dénonciateur en 1791, aura dû, bien que dénoncé en 1793, traîner toute sa vie, et même bien au-delà.

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1 Bernadau Pierre, Histoire de Bordeaux, Castillon, Bordeaux, 1839

2 Casteran, Dutasta, Chaussade, Cogoreux et Tustet, Les Hommes de sang démasqués ou les Meneurs du club de Bordeaux dénoncés, premier et second numéros. A Bordeaux, de l’imprimerie de Deschamps et Dubois (Coll. G. Lacoste)

3 Archives Municipales Bordeaux (AMB), cote 114

4 O’Reilly Patrice, Histoire complète de Bordeaux, Delmas, 1857

5 Labadie Ernest, Notices Biographiques sur les imprimeurs et libraires bordelais des XVI°, XVII° et XVIII° siècles. Mounastre-Picamilh, Bordeaux, 1900

6 Ces orgies multipliées à Pessac font référence à cette tradition selon laquelle le président Lacombe menait joyeuse vie au château Haut-Brion qui était alors la propriété de Monsieur de Fumel. Ce château avait été classé bien national, après confiscation, et Lacombe s’en était réservé l’usage. Il y avait installé une certaine Inhel Rénoy qui était devenue sa maîtresse et le couple illégal réunissait au cours de dîners une nombreuse assistance.

7 Labatut Fernand : La révolution à La Teste (1789-1794), Société Archéologique d’Arcachon et du Pays de Buch, 1988

8 Vivie Aurélien, Histoire de la Terreur à Bordeaux, Féret et fils, 1877

9 Labadie Ernest, La Presse Bordelaise pendant la Révolution, Yves Cadoret, Bordeaux, 1910

10 Blanc Louis : Histoire de la Révolution française, Paris, Langlois et Leclercq, 1861

11 Labadie Ernest, ouvrage cité

12 Courteault Paul : La Révolution et les Théâtres à Bordeaux, Perrin, Paris, 1926

13 Detcheverry Arnaud, Histoire des Théâtres de Bordeaux, J. Delmas, 1860

14 Vivie Aurélien, Histoire de la Terreur à Bordeaux, Féret et fils, 1877

15 Feret Edouard, Statistiques générales du département de la Gironde, 3ème partie

16 Archives Départementales de la Gironde

17 Barraud Jean : Vieux Papiers Bordelais, Gustave Ficker, Paris, 1910

18 Becamps Pierre : Deux victimes de la Terreur blanche à Bordeaux, Christian Perey, Bordeaux, 1996

19 Bernadau Pierre Spicilèges Bordelais, volume VII, pièce N° 5 (1845), Bibliothèque Municipale de Bordeaux