Prix de l'académie Montesquieu

Grand Prix 2019 : M. Daniel ROCHE

Le Président Jean Mondot a remis, au nom de l’Académie Montesquieu, le Grand Prix 2019 de l’Académie Montesquieu à M. Daniel Roche le 18 novembre dans les salons de l’hôtel de Ville. Une quarantaine de participants assistaient à l’évènement. Les discours du Maire, représenté pr M. Olivier Doxaran, du président Jean Mondot et du lauréat Daniel Roche ont été très appréciés.

Il a été remis au récipiendaire un diplôme, un chèque de l’Académie et un coffret de Chateau Montlau, que l’assistance a pu aussi déguster au cours d’un cocktail qui a clôturé cette manifestation, magnifiquement organisée par M. Armand Schuster de Ballwil, Chargé de Communication et Prospectives de l’Académie.
M. Daniel Roche été ensuite convié, en compagnie de membres de l’académie, à un dîner au cours duquel le vin était offert par Maxime Lebreton et Mécénart.

Allocution du Président Jean MONDOT
Pour qui n’aurait pas idée du lexique académique français, la carrière de Daniel Roche pourrait être résumée synthétiquement ainsi : il entra d’abord à l’école, ensuite au collège. En somme il serait passé de l’enseignement primaire à l’enseignement secondaire, ce qui ne serait certes pas sans mérite mais ne donnerait qu’une vision imparfaite des réalités.
En fait, et on l’aura vite compris, Daniel Roche a eu une carrière très brillante. L’école qu’il fréquenta était l’Ecole normale supérieure de Saint-Cloud et le collège, le Collège de France. Son

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parcours précédant l’ENS fut inhabituel du moins dans ses débuts. La notice de l’Encyclopedia unversalis indique de façon un peu énigmatique qu’il est un des représentants de la « méritocratie » républicaine à la française. Que voulait dire l’auteur de cette notice qui n’était autre que Michel Delon, spécialiste des Lumières bien connu, qui a d’ailleurs reçu lui-même dans ces lieux, il y a quelques années, le prix de l’Académie Montesquieu, ce qui prouve à la fois l’excellence de nos choix et leur cohérence. Mais que suggérait entre les lignes cette notice ? Tout simplement que Daniel Roche fut au départ orienté vers un cursus secondaire qui lui fit certes obtenir un bac technique mais rater un CAP d’ajusteur-tourneur. Cet échec eut au moins l’avantage de lui faire prendre conscience de l’inadéquation du parcours suivi jusque-là. Des conseils avisés lui permirent alors de se réorienter et pour cela d’emprunter l’autre voie, celle des classes préparatoires et des grandes écoles.

Il intégra l’Ecole normale supérieure de Saint Cloud en 1956, il avait alors 21 ans.. Ensuite, il obtint l’agrégation en 1959 et fut nommé l’année suivante professeur au lycée de Châlons-sur- Marne de 1960 à 1962. L’éducation nationale nommait alors directement ses agrégés dans ses établissements sans leur avoir infligé de longs enseignements de pédagogie. Pendant ses années d’Ecole et d’université, Daniel Roche a eu l’occasion de se rapprocher des foyers de réflexion sur les problèmes historiographiques de l’époque. Mais ce ne fut pas immédiat. Car les vrais foyers de discussion n’avaient pas lieu à la Sorbonne. Et au début des années 50, les textes novateurs accessibles n’étaient pas si nombreux. On les trouvait dans la Revue des Annales, chez Lucien Febvre, chez Braudel, la Méditerranée, et chez Labrousse. C’est lui qui dirigea le Diplôme d’études supérieures de Daniel Roche (son mémoire de maîtrise). Voici ce que dit Daniel Roche, ancien membre de la JEC, d’E. Labrousse : « Il m’a révélé le grand courant de pensée socialiste et marxiste dont à vingt ans j’ignorais pratiquement tout. Ensuite, il m’ a ouvert le trésor de la réflexion des sociologues français et il m’a a appris avec chaleur, sympathie et conviction la nécessité de l’étude historique des groupes sociaux. Au cœur de ses entretiens, il m’a légué aussi la volonté de mieux comprendre la grande rupture du XVIIIe siècle, des Lumières à la Révolution. Enfin c’est certainement à lui que je dois d’avoir mis le doigt dans un engrenage qui ne vous lâche plus : celui de la recherche vivante et qui rebondit d’objectif en objectif, animée par la curiosité intellectuelle, la sympathie pour les différences, la tolérance dans le débat, la détermination de connaître] ». Cette notion de rebond nous rapproche d’un Bordelais célèbre qui allait « à sauts et à gambades ». Mais pendant cette fin des années 50 et début des années 60, Daniel Roche a l’occasion d’autres rencontres décisives, celle de Pierre Goubert qui enseigne à l’Ecole Normale, celle d’Emanuel Le Roy Ladurie qu’il rencontre au séminaire des Hautes études de Jean Meuvret. Mais il se nourrit aussi de la lecture du Duby/Mandrou sur la Civilisation de la France et du H-J Martin sur L’histoire du Livre. Un peu plus tard, il rencontre François Furet. Et participe à la discussion d’ensemble qu’il mène autour d’une enquête collective dont seront issus les deux volumes de Livre et société dans la France du XVIIIe siècle publiés en 1965.

Entretemps, Daniel Roche a inscrit son sujet de thèse, il s’agira d’étudier les académiciens de province. Compte tenu du temps prévisible d’achèvement de ce travail et de son âge, E. Labrousse lui conseille de choisir un autre directeur de thèse, ce sera Alphonse Dupront. Ce qui n’est pas mal mon plus. Il lui manifestera « un soutien jamais calculé ».
Cette thèse, comme attendu, sera soutenue 10 ans plus tard en 1973 . Elle va lui permettre de mettre en application ses méthodes d’anthropologie culturelle et de concilier, comme dit Michel Delon,
« les chiffres et les idées, l’enquête quantifiée et les hypothèses qualitatives ». Son travail et ses recherches sur les académies provinciales lui font étudier principalement la bourgeoisie éclairée et la franc-maçonnerie. Sa thèse est publiée sous le titre Le siècle des Lumières en province. Académie et académiciens provinciaux (1680-1789) en 1978. Mais Il déborde aussi ce cadre bourgeois et consacre ensuite une étude importante au Peuple de Paris. Essai sur la culture populaire au XVIIIe

siècle (1981). Quelques années plus tard, son chemin croise le nôtre. En effet, nous organisons (Anne-Marie Cocula et moi) en 1989 un colloque intitulé Peuple plèbe populace dont les actes paraîtront assortis d’une substantielle préface de Daniel Roche. Mais les rebonds, si je puis dire, continuent et aussi les pas de côté. Daniel Roche qui s’était jusque-là consacré aux groupes sociaux, aux collectivités, aux classes sociales, tombe en arrêt devant un écrit d’une singularité saisissante et bouleversante, le journal de ma vie de Jacques-Louis Ménétra qui devient grâce à Daniel Roche le vitrier le plus célèbre de l’histoire de France. La première édition paraît en 1982 et la seconde en 1998. Il est vrai que ce Casanova du ruisseau fascine, que sa capacité à vivre et survivre étonne. Vrai aussi que cette biographie spéculaire fait voir, entrevoir plus de choses que beaucoup d’enquêtes statistiques. L’outillage mental se révèle plus aisément à partir d’une autobiographie que d’un diagramme aussi complet soit-il.

Cet ouvrage soigneusement édité et préfacé par R. Darnton eut un grand succès ; il a d’ailleurs été traduit en anglais et en italien.
Rebondissons à présent sur le dernier terme « italien ». Daniel Roche a eu un rapport personnel étroit avec l’Italie, d’abord parce que son épouse était agrégée d’italien, traductrice du Guépard de Lampedusa et ensuite parce que sa vie professionnelle a connu une phase italienne brillante puisqu’il a été de 1985 à 1989 professeur à l’Institut universitaire européen de Florence.

A mi-parcours s’intercale un ouvrage important, un recueil d’articles qui prolongent ses recherches antérieures, il est intitulé Les républicains des lettresGens de culture et lumières au XVIIIe siècle, mais il propose surtout une sorte de « halte épistémologique » permettant à Daniel Roche de mettre ou de remettre en perspective ses propres recherches et de les insérer dans le contexte du débat historiographique de son temps. Le titre de l’avant-propos est programmatique : de l’histoire sociale à l’histoire culturelle : le métier que je fais. Le prosaïsme revendiqué de son activité professionnelle est une sorte de marque de fabrique. Avant d’être une divination, l’histoire est une construction ou plutôt une reconstruction à partir de matériaux, de pratiques bien repérés. Ces ouvrages suivants en sont l’illustration

Sa contribution à une histoire de la culture matérielle débouche en effet sur la publication de deux ouvrages à la fois originaux et passionnants La culture des apparences : essai sur l’histoire du vêtement aux XVIIe et XVIIIe siècle (1989) et Histoire des choses banales. Naissance de la société de consommation XVIIIe XIXe siècle.

Vient ensuite le temps des grandes synthèses. Véritables sommes qui fournissent au lecteur une masse impressionnante d’informations toujours parfaitement organisées et maitrisées.
Les Français et l’Ancien Régime, ( tome I, La société et l’Etat, tome 2, Culture et société) en collaboration avec Pierre Goubert 1984

Puis,
La France des Lumières 1993 et
Le Monde des Lumières 1999, en collaboration avec Vincenzo Ferrone

L’année précédente en 1998, il est nommé Professeur au Collège de France. Il y succède à Maurice Agulhon et devient titulaire de la chaire d’Histoire de la France des Lumières.

Mais ses recherches continuent sur la culture matérielle qu’il étudie à travers :
Les circulations dans l’Europe moderne, XXVIIe XVIIIe siècle. Paris, Hachette, “Pluriel”, 2011, 1040 p.

Les grands voyageurs Montaigne Montesquieu Rousseau et Voltaire y apparaissent et contribuent à mettre en relation conditions de voyage et réflexions des voyageurs.
Le rebond de recherche suivant est d’une logique irréfutable, il oriente Daniel Roche vers l’importance et le rôle du cheval en occident. Trois tomes suivront qui permettront à Daniel Roche d’explorer un champ de recherche qui n’avait pas jusque-là bénéficié d’une continuité d’investigation aussi approfondie.

La Culture équestre de l’Occident, xviexixsiècle, L’ombre du cheval, Tome 1 : Le cheval moteur, Essai sur l’utilité équestre, vol. 1, Fayard, 2008, 479 p.

· Histoire de la culture équestre, xviexixsiècle, L’ombre du cheval, Tome 2 : La gloire et la puissance, vol. 2, Fayard, 2011, 488 p.

· Histoire de la culture équestre, xviexixsiècle, Connaissances et passion, Tome 3, Fayard, 2015, 496 p.

Reste maintenant à évoquer le, provisoirement ( ?), dernier ouvrage de Daniel Roche (co-édité avec Christophe Charle), il s’agit cette fois d’une véritable entreprise encyclopédique qui dans un défi audacieux se propose d’embrasser l’ensemble européen.

L’EUROPE, ENCYCLOPEDIE HISTORIQUE (Codirigée avec Christophe Charle), Actes Sud, Arles 2018, 2398 p.

Avant de conclure cette brève présentation je voudrais revenir sur deux points. Le premier c’est que le retour sur le passé proche ou lointain non seulement n’est assurément pas pour Daniel Roche un alibi pour détourner les regards d’un présent souvent difficile et problématique où les lignes d’un avenir civilisé semblent parfois se perdre dans un ciel confus, ce retour invite au contraire à retrouver coute que coute les chemins de l’effort civilisationnel marqueur de l’histoire européenne. C’est à quoi la préface de cette encyclopédie nous engage vivement

Le deuxième point nous ramène au cœur des recherches d’anthropologie culturelle effectuées par Daniel Roche et c’est lui qui nous y ramène. Dans la deuxième postface au Journal de ma vie de Ménétra, Daniel Roche écrit, après avoir évoqué les lieux de Paris hanté encore par l’ ombre de ce singulier personnage et de ses quelques descendants

« L’évocation des ombres n’est pas une démarche historique orthodoxe, toutefois elle contribue à dessiner une réalité vivace, aussi vivante que toutes les reconstitutions que l’histoire superpose à l’éclatante et obscure densité d’une vie »(Ménétra-428).
Cette alliance suggérée de lumières et d’ombres venant du titulaire de la chaire d’histoire des Lumières rappelle la complexité de l’humaine condition, de tout l’homme dont l’historien doit savoir tenir compte.

Pour terminer je dirais que devant une œuvre aussi importante, on ne saurait qu’éprouver respect et admiration. Respect pour le travail accompli, admiration pour la rigueur et la constance du projet poursuivi.
Il était donc temps que soit célébré ici ce chercheur aussi méritant que remarquable et qu’une de ces académies de province lui rende par la remise de ce prix un peu de la reconnaissance qu’il leur a accordée. Mais au-delà des mérites scientifiques auxquels ce prix rend hommage, il se veut un témoignage de gratitude à l’égard d’un savant qui a été aussi un enseignant, un pédagogue et un transmetteur de savoirs de tout premier ordre.