Communications

De l’enfant imaginé au foetus en 3D par Jacques Battin – Séance du 14 mars 2016

“Désormais l’embryon et le fœtus ne seront plus des passagers clandestins”
(Robert Debré, vers 1975)

Avant la généralisation de l’échographie obstétricale dans les années 70, le produit de la conception était en effet considéré comme tel. Accoucheurs et sages-femmes disposaient de peu de moyens. Le centimètre de couturière pour apprécier la hauteur utérine et le stéthoscope rigide, appelé trompette obstétricale ; seul moyen d’apprécier la vitalité fœtale par l’auscultation des bruits du cœur. Leur ralentissement signifiait une souffrance et l’urgence à intervenir. Enfin, on disposait de la radiographie, quand on soupçonnait une gémellité ou une dystocie. Rien d’autre. La préoccupation principale concernait la présentation fœtale, source ou non de difficultés, lors des manœuvres d’extraction.

Le fœtus n’en était pas moins fantasmé et imaginé dans la symbiose qu’il vivait au sein de sa mère. Longtemps, il ne parut pas insensé de penser qu’une trop forte imagination de la mère ou des envies alimentaires immodérées de sa part pouvaient entraîner des marques sur la peau de l’enfant, des « envies », comme on désignait alors les angiomes.
Une des préoccupations majeures concernait le sexe de l’enfant à venir et l’on cherchait pour cela une vaine corrélation avec la manière de le porter. La naissance était alors vécue comme l’achèvement d’une vie secrète, le brusque passage de l’invisible au visible. Cette frontière longtemps infranchissable a été abolie, il y a peu, grâce à l’imagerie ante-natale qui permet de suivre le développement depuis la conception, de dater celle-ci avec précision, de prévoir le terme et de s’assurer de l’intégrité physique de l’enfant.
Les représentations de la naissance sont innombrables, surtout dans l’art chrétien. La Nativité de Jésus est un des thèmes majeurs de l’histoire de l’art, repris durant des siècles par les artistes, d’anonymes aux plus prestigieux. La naissance de Marie et de Saint Jean-Baptiste occupe également une place de choix. Ces Images offertes à la dévotion des catholiques et des orthodoxes ont aussi l’intérêt de renseigner sur l’environnement de cet évènement.
De tout temps les mères prennent vraiment conscience de la vie portée en elles, lorsqu’elles perçoivent les premiers mouvements fœtaux. Ceux-ci se précisent avec l’avancement de la grossesse et deviennent perceptibles à la vue et au toucher. Instinctivement, en mettant la main sur le ventre, elles s’assurent que leur enfant est actif et donc bien vivant.
Représentations les plus anciennes.
Une des premières représentations de ce geste combien émouvant est une, sinon la plus ancienne sculpture au monde, la « Vénus à la corne de bovidé » , bas-relief détaché de la paroi, daté du gravettien, soit 30000 ans avant le présent, découvert à Laussel, près des Eyzies de Tayac en Périgord en 1911 par l’équipe du docteur Lalanne, qui fit don de sa collection conservée au musée d’Aquitaine. Cette femme, à l’obésité gynoïde, a eu d’autres grossesses, car sa ptose mammaire atteste de multiples allaitements ( Fig. 1). L’artiste magdalénien a utilisé la partie la plus convexe du bloc pour mettre en évidence l’abdomen (Fig.2). Le piquetage et le polissage du modelé du corps ont été effectués avec des outils de pierre taillée, seuls disponibles au paléolithique. De plus, des traces d’ocre rouge sont encore visibles ; cette couleur utilisée pour symboliser la vie avait probablement une signification métaphysique, car on en a retrouvé sur des squelettes.
Gilles et Brigitte Delluc ont recensé dans l’art pariétal paléolithique des Eyzies une multitude de vulves gravées, plusieurs représentations de femmes enceintes à l’abri Pataud et même un accouchement en position accroupie, tandis que les gravures d’hommes ithyphalliques , comme celui du puits de Lascaux sont plus rares. C’est dire que nos ancêtres Cro-Magnon étaient hantés déjà par l’énigme de la transmission de la vie.
Du néolithique, qui a laissé de nombreuses Vénus sur le plateau anatolien et à Malte, a été retenue une figurine de femme enceinte, sculptée dans une dent d’hippopotame, datée du VIème millénaire, trouvée dans le désert du Négueb à Beeersheba et exposée au musée de Jérusalem (Fig.3).
L’Egypte pharaonique a répété à l’infini les images d’Isis allaitant Horus, comme celle de Dendérah (Fig. 4 ) témoignant d’un culte diffusé depuis Philae en Nubie à tout le bassin méditerranéen. Cette image de mère universelle préfigure les maternités de l’art chrétien. Sur le mur du temple de Kom Ombo consacré au crocodile le dieu Sobeh la frise de l’obstétricien est une des plus anciennes représentations des instruments utilisés aux temps ptolémaïques (Fig. 5).
Une mosaïque du musée de Beyrouth montre la naissance d’Alexandre le Grand et son premier bain donné par des servantes, tandis que la mère est couchée (Fig. 6). Cette figuration sera un remploi fréquent dans les Nativités chrétiennes , tant catholiques qu’orthodoxes.
Grossesse et naissance dans l’art chrétien
Le christianisme marque une rupture avec la mentalité antique en faisant de la Nativité du Christ la fête liturgique fondatrice associée à celle de Pâques commémorant la Résurrection du Sauveur. Des trois synoptiques, l’Evangile de Luc est le plus explicite (I, 39-56) . Tout dans ce texte parle de commencements. Le mouvement l’anime et la référence à l’Ancien Testament témoigne de l’accomplissement de la promesse des prophètes avec la venue d’un monde nouveau. La Visitation est la fête du secret partagé et de la reconnaissance mutuelle où se rejoignent le passé dans Elisabeth âgée portant le Précurseur Jean le Baptiste et Marie enceinte du Messie.
Sculpteurs romans et gothiques ont réalisé de multiples Visitations. Après eux, les peintres de la Renaissance italienne et flamande ont illustré cette rencontre. D’une manière réaliste, les fœtus sacrés ont été parfois représentés en médaillon, Saint Jean à genoux devant Celui dont il annonce la venue, Elisabeth âgée et le ventre plat, tandis que Marie a une grâce juvénile et le ventre rebondi, bien que sa grossesse ait six mois de moins que celle de sa parente (Fig.7). Le peintre se soumet ainsi au mystère de l’Incarnation qui a fait disputer les théologiens sur la représentation du Christ in utero. Le concile de Trente mit fin au débat jugeant ce genre de médaillons indécent. Marc Chagall s’inspirera en 1913 de cette représentation ante-natale dans une de ses maternités (Fig.8)
Deux peintures de la Vierge enceinte ont été retenues. Celle de Pierro della Francesca, la Madone prête à accoucher de Monterchi , fresque de 1460 montrant la Vierge, au visage juvénile, délaçant sa robe (Fig. 9) ; elle est invoquée par les Italiennes redoutant d’accoucher. Le triptyque des Vivarini à Santa Maria Formosa de Venise, peint en 1473, est dit de la Miséricorde, la Vierge enceinte (formosa signifie plantureuse) ouvrant son manteau en signe de protection, tandis que les panneaux latéraux montrent les parents âgés de Marie et sa naissance (Fig.10) . Faut-il préciser que le proto-évangile apocryphe de Jacques sur « la Nativité de Marie », en donnant les noms de ses parents Joachim et Anne et riche de détails sur son enfance, et bien que non canonique, il a plus inspiré les artistes que les synoptiques singulièrement muets à son propos.
La Nativité de Jésus est un des thèmes majeurs de l’histoire de l’art.
L’art catholique à la période romane a produit des sculptures où la Vierge est couchée, comme au tympan de Notre Dame la Grande de Poitiers. Ainsi au portail droit dit de Sainte Anne à la cathédrale Notre Dame de Paris, qui n’est pas gothique comme les deux autres, mais un remploi roman de l’édifice antérieur. La Nativité d’Orvieto en Italie annonce le style baroque par l’emphase gestuelle (Fig.11). Les peintres représentent la Vierge debout ou à genoux adorant l’Enfant, comme dans la Nativité de Pierro della Francesca réalisée entre 1460 et 1475 ( Fig.12). Il en est ainsi parce que progressivement s’est affirmé le dogme de l’Immaculée Conception, celle de Marie dont la mère Anne était exemptée du péché originel. L’orthodoxie n’admettant pas ce dogme représente toujours la Vierge en couches, alitée, comme toutes les parturientes. Parmi les nombreuses Nativités byzantines ont été retenues celle du moine Andrei Roublev, grand peintre d’icônes russes au XIVème siècle, comme celle visible à la cathédrale de l’Annonciation au Kremlin de Moscou (Fig.13), une autre de Nessebar en bulgarie (Fig. 14), et deux exceptionnelles fresques de l’archipel des monastères de Bucovine en Roumanie, Sucevita et Putna ( Fig. 15 et 16).
La Nativité de Georges de la Tour, de 1945 est belle par son clair-obscur caravagesque, la lumière émise par l’Enfant étant la promesse d’une aurore nouvelle ; de plus il s’agit vraiment d’un nouveau né (Fig. 17). La naissance de Jésus, de même que les Vierges allaitantes, chères à St Bernard de Clairvaux, l’inspirateur des Cisterciens, se sont multipliées du XII au XVème siècle pour apporter une image maternelle apaisante aux communautés monastiques masculines.
Dans ces Nativités, à de rares exceptions, la réalité néo-natalogique n’est pas respectée, Jésus n’étant pas représenté comme un nouveau-né ou un nourrisson. Le plus souvent il est assis, la tête bien droite, dans les bras de sa mère, le regard affirmé, comme s’il était déjà adulte, la main levée dans un geste de bénédiction ou pour montrer la voie. Il manipule des livres dans le tableau de Rogiers van der Weyden du Prado pour signifier qu’il est à l’origine de toute science. A la fête de Noël, la crèche rendue traditionnelle par Saint François d’Assise ranime la dévotion à l’Enfant Jésus, comme en témoigne une statuette du XIXème siècle du musée de Messine (Fig.18).
Grossesse et naissance dans l’iconographie scientifique.
Soranos d’Ephèse, vivant au 1er siècle après J.C., est le premier gynécologue-accoucheur de notre médecine occidentale. Son traité dépourvu d’images est destiné aux sages-femmes, auxquelles il demande, dans une attitude pré-eugénique, de s’assurer que le nouveau-né vaut la peine d’être élevé, de vérifier sa vigueur, sa bonne constitution, la libre circulation des orifices.
Une des plus anciennes figurations dite « fœtus impudique » est un manuscrit datant de 1400 extrait du codex 1122 de Leipzig (Fig.19).
L’anatomie, qui signifie en grec dissection, est née à Padoue grâce au flamand Vésale dont le De humani corporis fabrica publié à Bâle en 1543 est magnifiquement illustrées de planches gravées par un élève de Titien. Parmi ses successeurs à Padoue Fabrice d’Acquapendente, qui y fait édifier un théâtre anatomique, publie à Venise en 1600 De formato foetu liber singularis dans lequel le placenta et le cordon sont figurés avec la matrice en forme de calice, le fœtus étant montré avant la naissance et selon la présentation la plus commune ( Fig.20). Un ouvrage au même intitulé est édité à Pavie en 1616 avec des planches montrant un fœtus relié au placenta par le cordon ombilical.
L’anatomie est le début de toute science en médecine et plus particulièrement en chirurgie. Louis XIV par l’édit de Marly en 1707 réforme les études médicales et prescrit la dissection sous le contrôle des maîtres chirurgiens qui peuvent disposer des morts de l’Hôtel-Dieu, à l’époque le plus grand hôpital d’Europe .
La connaissance de l’anatomie humaine est également nécessaire à l’élève des Beaux-Arts qui commence son apprentissage par l’exercice les « académies » sur le modèle vivant, mieux que d’après les statues antiques ou les plâtres. Les artistes de la Renaissance en Italie l’ont largement pratiquée Léonard de Vinci, Michel-Ange, Donatello. Le château de Windsor possède une riche collection de dessins de Léonard, qui livre sa vision des présentations fœtales en y mettant la perspective découverte à cette époque.
Eucharius Rösslin, accoucheur à Worms et à Francfort publie à Strasbourg en 1513 le premier traité en langue vulgaire. Dans l’édition latine de 1532, De partu hominis, les gravures sur bois gravées par un élève de Dürer et reprises dans d’autres ouvrages représentent l’utérus sans placenta , ni cordon, comme si c’était une ampoule dans laquelle le fœtus danse à l’instar d’un acrobate (Fig.21). Un autre traité célèbre, du médecin zurichois Jacob Rueff, publié en allemand à Zurich, puis en latin en 1554 De conceptu et generatione hominis représente le fœtus sagement accroupi, avec le cordon, mais sans placenta (Fig. 21).
La France prit le relai de l’Italie au XVIIème siècle, le Grand Siècle, celui de Louis XIV, qui compte de nombreux accoucheurs parmi lesquels Pierre Dionis qui enseigna la chirurgie et la circulation du sang d’après Harvey au Jardin du Roi et surtout François Mauriceau (1637-1709) dont le Traité des maladies des femmes grosses et de celles qui sont nouvellement accouchées paru en 1666 connut de nombreuses rééditions et traductions. Le frontispice montre l’auteur tenant un nouveau-né (Fig.22).
Le livre I décrit l’anatomie génitale féminine comme la réplique inversée de celle de l’homme, les conditions de la génération selon les idées de l’époque et la pathologie de la grossesse, où il consacre un chapitre à l’avortement et à ses causes. Le livre II est le plus original par la description des accouchements naturels (Fig. 23) et ceux dits contre nature. Ces derniers correspondent aux présentations rendant difficile l’extraction, comme celle des épaules, des mains, des pieds, du siège pour laquelle Mauriceau recommande une version par manœuvres externes (qui porte depuis son nom) pour que la tête sorte en premier. Il indique aussi le danger de la procidence du cordon.
Il décrit aussi la manière d’extraire un enfant mort in utero pour éviter à la mère semblable destin. Soucieux de la vie des mères, si menacées lors des accouchements,- comme en témoigne, de son côté, la marquise de Sévigné dans ses lettres à sa fille- il refuse de faire une césarienne qui serait mortelle pour la mère pour extraire un enfant déjà mort. Pour se soustraire aux foudres des théologiens il avait inventé une canule pour ondoyer in utero. Il avait surtout compris que la bipédie ayant entraîné l’accroissement du volume cranio-cérébral de notre espèce se soldait par la difficulté du passage de la tête fœtale dans la filière génitale de la mère entraînant des douleurs, sans avoir besoin d’invoquer le péché originel ! Le livre III est consacré aux soins à l’accouchée et au nouveau-né. Dans les illustrations représentant des grossesses uniques ou gémellaires, avec tous les modes de présentation, le cordon ombilical est bien dessiné, ainsi que le placenta toujours situé au sommet de la matrice, alors qu’il y a des placentas mal insérés (placenta praevia) source d’ennuis pour la mère et l’enfant.
Son contemporain Cosme Viardel, accoucheur de la reine Marie-Thérèse, publie en 1674 Observations sur la pratique des accouchements naturels, contre nature et monstrueux où le frontispice l’affiche en jabot et manche de dentelle montrant du doigt un enfant mort-né encore relié au placenta par son cordon ( Fig.24). Une des seize planches montre la main de l’accoucheur effectuant une version podalique.
Les Hollandais furent très épris d’anatomie, laquelle, au XVIIème siècle était enseignée dans des théâtres d’anatomie à Leyde, Utrecht, et Amsterdam. La leçon d’anatomie du docteur Tulp peinte par Rembrandt est une mise en scène théâtrale, qui avait valeur d’hommage rendu à un maître prestigieux par ses élèves, eux aussi représentés de façon avantageuse. On peut y voir là une similitude entre médecins et artistes en rappelant les hommages rendus par leurs élèves à Delacroix et Cézanne visibles au musée d’Orsay.
La leçon d’anatomie du docteur Frederik Ruysch, exposée au musée historique d’Amsterdam a été peint en 1683 par jan van Neck. Ruysch connu par ses injections dans la conservation des organes a commencé à disséquer un mort-né, dont il soulève délicatement le cordon ombilical encore relié au placenta, ce qui laisse entendre qu’il ne s’agit pas d’un accouchement normal, car le cordon n’a pas été coupé, mais de l’extraction d’un enfant par césarienne après décès maternel ( Fig.25). Son fils, à droite tient un squelette d’enfant et n’a pas l’air d’être gêné par la scène. C’est aux Pays-Bas, est-il nécessaire de le rappeler, et au XVIIème siècle, que furent découverts grâce au microscope le follicule ovarien de de Graef (1672) contenant l’ovule apte à être fécondé par le spermatozoïde, découvert cinq ans plus tard par un élève du drapier de Delft, van Leewenhoeck.
Les anglais eurent aussi des anatomistes de renom, tels Glisson et Willis et un obstétricien d’origine écossaise William Smellie (1697-1763) qui publia en 1752 Théorie et pratique des accouchements où il se montrait très prudent dans l’usage du forceps (Fig.26). Son élève William Hunter fut l’accoucheur prisé de la classe aisée. Par des injections vasculaires il pouvait distinguer les circulations du sang maternel et celui du fœtus.
Au XVIIIème siècle le Français André Levret (1703-1780) , en 1747 dans Observations sur les causes et accidents de plusieurs accouchements laborieux apporta au forceps son amélioration essentielle, la courbure pelvienne permettant la préhension de la tête fœtale encore haut située dans la bassin, soit dans les situations les plus difficiles et les plus fréquentes à l’époque. En publiant en 1761 L’art des accouchements démontré par des principes de physique et de mécanique André Levret, dont le portrait d’après Chardin est sur le frontispice ( Fig.27) démontre que l’obstétrique est entrée dans une ère nouvelle d’efficacité grâce au forceps courbe dont il démontre le maniement sur des machines qu’il appelle des « fantômes ». Obstétricien réputé, il était le contemporain de l’anglais Smellie et en France il se situe entre Mauriceau et Jean-Louis Baudelocque (1745-1810). Perfectionné par une troisième courbure apportée par Stéphane Tarnier au XIX ème, les accoucheurs se réservèrent l’usage du forceps.
Au siècle des Lumières, l’approche scientifique se précise tout en gardant des canons esthétiques dont témoignent les gravures sur cuivre en rouge, jaune et bleu de Jacques Christophe Le Blon. Son élève Jacques Fabian Gautier d’Agoty (1716-1785) y ajouta le noir qui apporte le relief. Ses planches anatomiques furent si appréciées qu’elles étaient détachées pour être vendues comme des œuvres d’art de prix. Il reste peu d’exemplaire complet comme celui de1773 conservé à l’Académie de médecine (Fig. 28-29).
Le XVIIIème siècle connut aussi une sage-femme célèbre Angélique Le Boursier du Coudray, née à Clermont-Ferrand en 1714 et décédée à Paris en 1789. Maîtresse sage-femme à l’Hôtel-Dieu de Paris, elle publia en 1759 un Abrégé de l’art des accouchements avec en frontispice son portrait (Fig.30) et des gravures en taille douce au burin sur cuivre en quatre couleurs (Fig.31). Munie d’un brevet royal de Louis XV l’autorisant à donner des cours d’obstétrique destinée à faire baisser la mortalité materno-fœtale, cette femme de caractère et célibataire, donc disponible, entreprit un tour de France pédagogique pendant 25 ans, de 1759 à 1783 (Fig.32). Elle accompagnait ses cours de démonstrations pratiques à l’aide de sa machine, dont un exemplaire a été conservé au musée Flaubert d’histoire de la médecine de Rouen. Ce mannequin comporte en grandeur réelle un bassin féminin et une poupée manipulable de la taille d’un nouveau-né permettant de répéter les gestes utiles à l’extraction fœtale et de connaître ceux dangereux à ne pas faire (Fig.33).
Le XIXème siècle s’illustra par les débuts de l’embryologie expérimentale qui fit comprendre que le développement de l’embryon ou ontogenèse reproduit la phylogenèse, c’est-à-dire l’évolution du monde vivant. L’ontogénèse est une contre récapitulation de la phylogenèse avait écrit Haekel en 1874. La tératologie chez l’animal naquit parallèlement ouvrant la voie à la génétique des malformations humaines.
La science au XVIIIè, puis au XIXème conduisit à réaliser dans un but pédagogique des moulages en cire représentant des stades du développement intra-utérin. Ces objets, comme les écorchés, les injections vasculaires et les moulages en cire ont accédé maintenant à un statut patrimonial et sont muséifiés ( Fig.34).
La tradition s’est maintenue jusqu’à nos jours de la nécessité d’illustrer les ouvrages d’anatomie descriptive et topographique. La nouvelle embryologie expérimentale a acquis des outils performants, comme la transgenèse, prouvant que les gènes du développement embryonnaire ont été remarquablement conservés au cours de l’évolution, car on les retrouve dans des espèces aussi éloignées de l’homme que la drosophile ou le poisson zèbre. Cette homologie inter-espèces renforce le concept de phylogénèse. Nous n’avons guère davantage de gènes que le petit ver nématode Caenorhabditis elegans, de 20 à 25000. Où sont donc les différences ? Certes, le génome est connu dans de multiples espèces végétales et animales, dont la nôtre. En réalité, la situation est comparable à celle du XVIème siècle où la carte des continents était tracée, mais sans en connaître le contenu. Il reste encore beaucoup d’inconnu dans le fonctionnement du génome.

Le corps transparent.
Avec le déploiement de la génétique dans tous les secteurs de la médecine, le XXème siècle et le XXIème seront considérés comme ceux où l’imagerie est entrée dans la pratique quotidienne. Ce fut d’abord la découverte des rayons X par Wilhelm Roentgen en décembre 1895 qui, en rendant le corps transparent, permit aux obstétriciens de savoir si la grossesse était unique ou gémellaire, et d’apprécier, depuis Adolphe Pinard, la pelvimétrie, mesure des os du bassin maternel, permettant de prévoir si l’accouchement sera possible par les voies naturelles ou s’il faudra recourir à la césarienne. L’imagerie n’a cessé de progresser jusqu’à devenir interventionnelle et thérapeutique en cardiologie et neurologie vasculaire. Dans les années 1935, le gynécologue Raoul Palmer mit au point la coelioscopie qui donne un aspect visuel et chirurgical direct aux organes profonds, comme les ovaires où l’on peut prélever des ovules pour les fécondations in vitro.
L’imagerie médicale a pris son essor avec l’expansion de l’échographie. Elle est particulièrement utile en obstétrique, où elle a atteint la 3ème et même la 4ème dimension quand la video ajoute le facteur temps. Voir le petit de l’homme in utero est aussi fascinant qu’ont été les premiers pas sur la lune. Ce fut comme accéder à une terra incognita.
L’engouement aussitôt fut tel qu’il devint nécessaire de limiter la répétition de cet examen et de ne pas en faire un objet de convenance et de voyeurisme commercial générateur d’une consommation outrancière. Il est apparu aussi qu’effectuer cette transgression n’est pas sans risque et qu’il vaut mieux l’éviter aux sœurs et frères aînés, qui peuvent en être troublés.
L’échographie obstétricale n’est pas un spectacle, mais un acte médical permettant de suivre le développement normal embryo-fœtal, de vérifier l’insertion normale du placenta, d’entendre les bruits du cœur fœtal dès la septième semaine, de prévoir la date de l’accouchement et de préparer ainsi la naissance et de la sécuriser. L’échographie, surtout, rassure les futurs parents sur l’intégrité morphologique et la vitalité de leur enfant. Ils peuvent le voir très tôt prendre la forme humaine, découvrir son visage sous différents angles, le voir vivre sa vie intra-utérine, se mouvoir comme un spacionaute dans le liquide amniotique, qu’il déglutit, où il urine en jets périodiques, et par lequel lui parviennent les saveurs de l’alimentation maternelle qui le font réagir.
Les manifestations sensori-motrices sont multiples. Les réactions motrices aux stimulations sonores , musicales ou non sont aisées à percevoir par la mère qui touche son ventre. Au temps où la foetoscopie prétendait réparer chirurgicalement des anomalies in utero, on a vu des fœtus porter la main sur l’appareil pour cacher le spot lumineux venant troubler l’obscurité de la « caverne » utérine. Le voir sucer son pouce est devenu banal.
Voir s’installer aussi précocement la fonction érotique l’est moins. La vasocongestion pénienne existe dès la 12ème semaine, l’érection a été observée à la 23 ème semaine et vers la fin de la gestation 75% de ces érections sont associées à des phases de sommeil paradoxal, suggérant que les relations entre le cerveau et le réflexe érectile sont déjà fonctionnelles. Des obstétriciens et des échographistes m’ont dit avoir vu des fœtus se masturber et même réaliser une auto-fellation. Ainsi, les circuits de récompense sont installés précocement démontrant que la fonction érotique, dans notre espèce, a été « bricolée » selon l’expression de François Jacob (“ Evolution and tinkering”. Science, 1977,196,1161-1166 et le jeu des possibles, Fayard, Paris, 1981), pour être dissociée de la reproduction. Autrement dit, il y a désactivation entre ces deux fonctions et là encore l’évolution a dû jouer dans cette sélection pour essayer de maintenir le couple parental le plus longtemps possible dans son rôle éducatif. Chez les singes bonobos, il en est de même. Tous les conflits se règlent par dezs jeux sexuels, ces primates les plus proches de nous génomiquement sont des « pansexuels »De plus, si le fœtus est sensible aux circuits cérébraux du plaisir, il doit l’être aussi au déplaisir et à la douleur et, a fortiori, le nouveau-né et le prématuré.
Voir cette vie, jusque-là cachée, entendre le battement rapide de ce petit cœur, est une émotion et un grand privilège pour les parents actuels, grâce à ce dialogue avec le fœtus désormais visible, lequel peut, à peine à cinq mois de vie intra-utérine, prendre la pose dubitative du philosophe portant la main à sa tête, comme pour marquer son anxiété de devoir débarquer prochainement « dans cette vallée de larmes » annoncée par l’Ecclésiaste.
Les images fixes ouvriront l’album photographique du futur bébé (Fig.35). Au cours de la consultation prénatale, les parents voient se dérouler le film de leur enfant qui n’est plus imaginé, fantasmé, mais vu et en temps réel. C’est une émotion sans pareille que procure ce « dialogue avec le visible ». L’échographie fœtale participe au projet parental, facilite l’attachement et le développement du comportement parental qui n’a rien d’instinctif ou d’automatique dans notre espèce. Dans les premières images de son propre album photographique, l’enfant à venir aura la preuve de l’attention qui lui était portée pendant sa vie intra-utérine qui n’est plus cachée, comme elle l’était jadis.
Et, quand devenu plus grand, il se penchera, comme le font tous les enfants, sur le mystère de ses origines, il trouvera des repères dans son histoire familiale. Jacqueline de Romilly l’a bien formulé : «  Ce qui émerge du passé nous attendrit et nous émerveille , de voir que ce passé, si bien oublié, a véritablement existé. »
Mais, en dépit de ces émouvantes images, des progrès acquis dans la sécurité de la naissance et des connaissances accomplies dans le décodage génétique du développement embryo-fœtal, le mystère de la naissance et de l’élan vital qu’il manifeste est toujours aussi présent et continue à inspirer les artistes, telle Louise Bourgeois illustrant de dessins (Fig.36) l’opuscule que Jean Frémon consacra à la naissance en 2009.

Illustrations

Pour visualiser les illustrations, cliquer su le lien : JB PDF

Fig. 1- Vénus de Laussel dite à la corne, bas-relief coloré à l’ocre rouge, hauteur :47cm, période gravettienne, 30.000 avant le présent. Musée d’Aquitaine, Bordeaux, cliché A. Roussot.
2-Vénus à la corne de Laussel, sous cet angle de vue la convexité naturelle de la surface du bloc utilisé par l’artiste magdalénien accentue le relief abdominal. Musée d’Aquitaine, Bordeaux, cliché A. Roussot.
3-Figurine de femme enceinte du 6ème millénaire sculptée dans une dent d’hippopotame et trouvée à Beersheba, désert du Négueb. Musée de Jérusalem, courtoisie Dr Michel Colle.
4-Isis allaitant Horus. Une de ses nombreuses représentations dans une tombe thébaine. Wikipedia.
5-Frise de l’accoucheur avec ses instruments. Mur du temple ptolémaïque de Kom Ombo . Vallée du Nil, Egypte. cliché de l’auteur.
6-Mosaïque romaine figurant la naissance d’Alexandre le Grand, sa mère couchée et le premier bain du futur conquérant. Musée de Beyrouth, cliché de l’auteur.
7- La Visitation, où les fœtus sont en médaillon ; Marie à gauche vient saluer sa parente Elisabeth enceinte du Précurseur, le Baptiste à genoux devant le Messie. Anonyme flamand du XVème siècle. Fondacion Lazaro Galdiano, Madrid. Wikipedia.
8-Maternité avec fœtus en médaillon, Marc Chagall, 1913, Stedelijk museum d’Amsterdam. Wikipedia.
9-Madone del Parto, fresque de Piero della Francesca, 1455, église deMonterchi, province d’Arezzo Toscane, Italie. La Vierge, au visage juvénile et entourée de deux anges, fait le geste de délacer sa robe pour signifier qu’elle est près d’accoucher (partum). Wikipedia.
10-Triptyque de la Madone de miséricorde de Vivarini, 1474, à l’église Santa Maria Formosa de Venise, la Vierge enceinte ouvre les bras en signe de protection. Sur les panneaux latéraux ses parents et sa naissance., cliché de l’auteur.
11-Nativité de Jésus, cathédrale d’Orvieto, Italie, courtoisie Dr S. Larue-Charlus.
12-Nativité, Piero della Francesca,1470, National Gallery, Londres. Wikipedia.
13-Nativité de Jésus, icône d’Andreï Roublev, XIVème siècle, cathédrale de l’Annonciation, Kremlin de Moscou, Wikipedia.
14-Nativité de la Vierge, icône bulgare provenant de Nessebar, galerie de Plovdiv, cliché de l’auteur.
15-Nativité de Jésus, fresque du XVème siècle, Sucevita, archipel des monastères orthodoxes de Bucovine, Roumanie, cliché de l’auteur.
16-Nativité de Jésus, fresque du XVème siècle, Putna, archipel des monastères orthodoxes de Bucovine,Roumanie, cliché de l’auteur.
17-Nativité, Georges de la Tour,1648, musée des Beaux-Arts de Rennes, Wikipedia.
18-Statue de dévotion de l’Enfant Jésus, XIXème siècle, musée de Messine, cliché de l’auteur.
19-« Fœtus impudique », manuscrit datant d’environ1400, codex 1122, Leipzig Universität’s Bibliothek.
20-Fœtus humain in De formato foetu De de F. d’Acquapendente, Venise, 1604, BIUM, Paris.
21-Fœtus humain in De partu hominis d’Eucharius Rösslin, 1532 et De conceptu et generatione hominis de Jacob Rueff, 1554, BIUM, Paris.
22-Frontispice du Traité de François Mauriceau, 2ème édition, MDCLXXV, coll.et cliché de l’auteur.
23-Présentations fœtales dans le traité des maladies des femmes grosses et de celles qui sont nouvellement accouchées. François Mauriceau, 2ème édition, 1675, p.228, coll.et cliché de l’auteur.
24-Frontispice du traite de Cosme Viardel, 1674, BIUM, Paris.
25-Seconde leçon d’anatomie néonatale du docteur Frederik Ruysch par Johan van Neck, 1683, Stedelijk museum d’Amsterdam. Wikipedia.
26-Planche anatomique d’un fœtus dans l’ouvrage de William Smellie (1697-1763) BIUM, Paris.
27- Frontispice de l’art des accouchements d’André Levret, MDCCLXVI, coll.et cliché de l’auteur.
28-Anatomie des parties de la génération de l’homme et de la femme, avec la présentation fœtale avant et pendant l’accouchement. Jacques Fabien Gautier d’Agoty, 1773, Académie nationale de médecine
29-J.F.Gautier d’Agoty, Ecorchée enceinte, 1773, Académie nationale de médecine.
30-Frontispice de l’Abrégé de l’art des accouchements de Mme Le Boursier du Coudray, MDCCLXXVII, Académie nationale de médecine, cliché de l’auteur.
31- Figure trichromique illustrant l’Abrégé d’Angélique Boursier du Coufray, 1773, Académie nationale de médecine.
32- Le tour de France pédagogique de Mme du Coudray, 1759-1783, Académie nationale de médecine.
33- Le mannequin de Mme du Coudray. Musée G. Flaubert et d’histoire de la médecine, Rouen.
34- Cire moulée et colorée d’un fœtus de 5 mois avec placenta, 13,5/43,5cm, André-Pierre Pinson, 2ème moitié du XVIIIème siècle. Museum d’histoire naturelle, Paris.
35- Echographie fœtale à divers stades du développement, courtoise Dr Bernard Broussin .Bordeaux.
36- Quatre dessins de Louise Bourgeois illustrant Naissance de Jean Frémon, éd.Fata Murgana, 2009.