Communications

Bernadau, l’historien mal-aimé des historiens de Bordeaux par Michel Colle – séance du 12 mai 2014

Pierre Bernadau (1762-1852), “Avocat, journaliste, jurisconsulte, magistrat, poète, bibliographe, paléographe, historiographe, archéographe, viographe, membre de plusieurs Sociétés savantes, auteur des Antiquités bordelaises, du Panthéon d’Aquitaine, de la continuation des Chroniques de Bordeaux et de divers ouvrages de droit et de littérature, etc. etc..”, comme il se décrivait lui-même avec une certaine complaisance, fut en conflit avec la plupart des littérateurs de sa génération, puis sévèrement critiqué par les suivants. Ceux-ci lui ont, sans doute à juste titre, reproché, entre autres faits, sa “période révolutionnaire”. Il faut dire que les circonstances ont fait qu’il fut presque le seul chroniqueur de son temps à avoir traversé les évènements dramatiques de la Révolution à Bordeaux et survécu à la Terreur, comme le résume le tableau ci-dessous indiquant les données biographiques d’un certain nombres d’auteurs contemporains de Bernadau que l’on trouve cités par lui, dans ses Tablettes, rédigées de mars 1787 à avril 1852 (1).

 

Bernadau et ses contemporains.001

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Bernadau et la Révolution à Bordeaux (2)
Pierre Bernadau a une trentaine d’années lorsque la Révolution éclate. Il adhère immédiatement à ces idées nouvelles, il en épouse tous les principes, mais il ne sut en éviter les excès. Il succombe à la fièvre suscitée par la nouvelle liberté de la presse, et il se met lui-même à lancer quelques journaux, en particulier le Courrier Bordelais et la Nouvelle du Jour, qui n’ont malheureusement aucun succès, comme il le reconnaît bien volontiers : “Je suis l’auteur de cette tentative, la première du temps et la moins heureuse”, écrit-il à propos de la première feuille, et il ajoute, en parlant de la seconde : “Autre expérience manquée et qui m’avait mieux réussi que le Courrier Bordelais”. Ces échecs ont certainement contribué à son amertume, d’autant plus qu’il suivait d’un oeil jaloux la naissance et la rédaction de toutes ces feuilles qui surgissaient alors, dont certaines eurent beaucoup de succès, mais auxquelles personne ne lui demandait de collaborer, comme le Journal de Guienne.
Il lui faut absolument se faire reconnaître ; alors il tente une carrière politique. en prenant pied dans une association politique, Les Surveillants de la Constitution. Bernadau s’implique de plus en plus à chaque renouvellement du bureau. Il devient chef du bureau de correspondance, puis commissaire surveillant de la salle, tout en continuant d’exercer par intérim les fonctions de secrétaire. Après avoir porté la parole, au nom de ses collègues, devant les électeurs assemblés pour choisir les membres de l’Assemblée législative, il est élu président de son association, à la date du 22 septembre 1791, et il le reste après l’expiration de son mandat, jusqu’à janvier 1792. Mais ses collègues lui reprochent sa violence, des manquements graves à la dignité de la Société, et des abus attentatoires à sa bonne réputation, et cela se terminera par une exclusion totale.

On rencontrera plus tard, en 1793, un Bernadau dénoncé, mais le Bernadau dénonciateur a bien existé dans ces années de fièvre révolutionnaire et c’est en partie là qu’il a terni son image à jamais. Il avait ouvert, dans la rue Saint-James, au numéro 42 (actuel n° 31), où il habitait alors avec son père, un “Bureau d’expédition et de renseignements ou Agence particulière de consultations pour les affaires, écritures, éclaircissements, demandes, annonces, avis divers, commissions, recherches de tout genre dans Bordeaux et les départements”, qui était un véritable foyer de dénonciations. Très renseigné sur les personnes et les choses de la ville, il donne dans ses Tablettes, qu’il écrit au jour le jour, des informations très précises sur les journaux qui paraissaient, sur leurs propriétaires, leurs rédacteurs et leurs imprimeurs, toutes personnes qu’il connaissait parfaitement. C’est de cet office que partaient ses lettres de dénonciation, dont certaines ont pu avoir de fâcheuses conséquences. Jules Delpit n’hésite pas à écrire à ce propos : “Les dénonciations de M. Bernadau, le fait est certain, ont fait périr plusieurs de ses concitoyens”. Il existe même aux archives municipales (3) un dossier le concernant dans lequel on trouve plusieurs de ces lettres, certaines signées, d’autres anonymes (mais dont il est facile d’en reconnaître l’auteur).

Bernadau et ses contemporains
Le seul historien le précédant et avec lequel il fut en conflit, non pas direct mais par l’intermédiaire en particulier de Léonce de Lamothe, fut l’abbé Baurein, mort en 1790 et qui n’a donc pas vécu la Révolution, ou du moins n’a rien pu écrire à ce sujet.
Deux journalistes d’envergure, Marandon et Duvigneau, auraient très certainement laissé des témoignages intéressants sur cette période, mais ils ont été guillotinés en 1793 et 1794.
Matie Vital Auguste Laboubée avait pratiquement le même âge que Bernadau, mais, lui, a été beaucoup plus prudent; il s’est moins engagé et ne signait pas ses articles dans le Journal de Bordeaux : “Marie-Vital-Auguste Laboubée était né à Bordeaux en 1757, avocat et pendant quelque temps professeur d’histoire à l’Ecole centrale de la Gironde; il est assez difficile de savoir le rôle qu’il joua pendant la Révolution, nous ne pouvons même pas dire jusqu’à quelle époque il rédigea le journal, car il n’a jamais signé ses articles.” (4)
Il est frappant d’observer que les autres littérateurs contemporains de Bernadau, du moins ceux qui ont laissé une trace dans ses Tablettes, sont tous nés après la Terreur. Ils étaient des quarantenaires en pleine activité quand Bernadau était déjà un homme âgé, et ils étaient encore en activité pour la plupart quand, en 1860, Jules Delpit fut amené à prendre connaissance des Tablettes contenant les appréciations aigres et peu flatteuses que Bernadau portait sur ses collègues.

Un prédécesseur immédiat : l’abbé Baurein (1713-1790)
Quand il évoque, en 1844, ses sources dans son introduction au Viographe Bordelais, Bernadau cite l’abbé Baurein qui avait publié ses Variétés Bordeloises en 1784 et en 1786, mais il minimise les travaux de l’illustre érudit : “Celui de ces écrits qui est le moins instructif, quoique le plus étendu de tous, a pour titre : Recherches et mémoires concernant la ville de Bordeaux, par l’abbé Baurein”. 
Le tout jeune avocat Bernadau et l’abbé Baurein, alors âgé de 87 ans avaient échangé une correspondance peu avant la mort de celui-ci en 1790. Pendant qu’il préparait son Essai historique et critique sur la topographie ancienne et moderne du diocèse de Bordeaux, l’abbé avait envoyé un questionnaire imprimé comprenant cinquante-huit demandes à tous les curés des paroisses du diocèse. Tous, loin de là, n’avaient pas répondu, ce qui limita l’intérêt du travail de l’abbé, mais l’on voit, par une note placée en tête du Tome I de cet essai (5) que ces réponses furent prêtées, le 10 prairial an XII, à Pierre Bernadau, qui était alors chargé d’écrire la statistique du département de la Gironde, comme il nous l’annonce lui-même dans ses Tablettes en vendémiaire de l’an 12 : “J’ai commencé hier à m’installer à la Préfecture dans un bureau formé exprès sous ma direction pour la Statistique du Département dont la direction m’est confiée. Le préfet a adressé à tous les maires une série de questions qui doivent être résolues dans chaque commune. Ce seront les réponses qui formeront les éléments de mon travail”.
C’est ce prêt de documents qui conduira certains détracteurs de Bernadau à l’accuser de plagiat, Léonce de Lamothe en premier, puis d’autres par la suite.

Bernadau et les littérateurs révolutionnaires
Pendant la période révolutionnaire, Bernadau a bien sûr été en contact avec les nombreux journalistes et imprimeurs qui s’illustraient dans cette activité, au début très excitante sans doute, mais qui devint vite très risquée. Quatre d’entre eux retiendront notre attention :

– Bruno Gabriel Marandon
Marandon, né à La Rochelle en 1758, s’occupait de littérature avant la Révolution. Outre les poésies à l’eau de rose qu’il publia dans le Journal de Guienne, il fut l’auteur de plusieurs pièces de théâtre, dont la plupart furent représentées sur la scène du Grand-Théâtre de Bordeaux, et dont deux au moins ont été publiées chez Pierre Philippot, imprimeur des spectacles, rue Saint-James, en face de celle de Gourgue : Daphné, pastorale, imitée de Gessner, 1786, 24 pages et Ermance, comédie en trois actes et en vers, 1787, 83 pages.
Aurélien Vivie (6) le décrit comme “un homme instruit, voyant la meilleure société de la ville, énergique dans ses opinions girondines, estimé de tous pour la douceur de son caractère, la sûreté de ses relations et les habitudes élégantes de sa vie privée”.
Dès le début de la Révolution, Marandon embrassa les nouvelles idées révolutionnaires, il appartint au groupe des politiciens d’où est sorti le parti des Girondins et il fut un des membres les plus actifs de la Société des Amis de la Constitution dont il se fît l’organe dans le Journal de Bordeaux. Bernadau, plein d’acrimonie, n’hésite pas, en 1792, à se plaindre du journaliste : “Le bouffi Marandon, autre tonne d’intrigues et de nullités, s’est tellement agité dans l’assemblée électorale du département qu’il en a été fait président”.
Sa “Relation véritable et remarquable du grand voyage du pape en paradis”, en 1791, lui vaut une “Dénonciation à M. l’accusateur public, par plusieurs citoyens actifs de Bordeaux, d’un article scandaleux et impie” et, parmi ces citoyens, on compte bien sûr Bernadau. Marandon répondra à ses dénonciateurs par un pamphlet (7).
Ayant fait partie de cette Commission populaire qui organisa la défense contre les Montagnards de la Convention, il fut recherché dès le début de la Terreur et fut une des premières victimes du Tribunal révolutionnaire, dit Commission militaire : il monta le 27 octobre 1793 à l’échafaud qui avait été dressé le 23 du même mois sur la place Nationale. C’était le commencement de la Terreur à Bordeaux. Marandon fut condamné “Au nom de la République française, une et indivisible, convaincu d’avoir par ses intrigues, ses manœuvres perfides, égaré les bons citoyens qui avaient en lui d’autant plus de confiance qu’il s’est couvert pendant longtemps du masque du patriotisme, d’avoir armé les citoyens contre les citoyens et plongé la France entière dans les horreurs de la guerre civile; convaincu d’avoir prêché dans le département du tiers la réunion des aristocrates pour exterminer les Parisiens, la Montagne et les anarchistes, c’est-à-dire tous les vrais patriotes… La Commission le condamne à la peine de mort, déclare ses biens confisqués au profit de la République, ordonne que le présent jugement sera à l’instant exécuté sur la place Nationale de cette ville, imprimé et affiché partout où le besoin sera…”. 
Sainte-Luce-Oudaille a assisté aux derniers moments du journaliste qui eut bien du mal à finir dignement (8) : “Quoique philosophe, il redouta la mort : avant d’aller à l’échafaud, il but une bouteille et demie d’eau-de-vie et lorsque l’exécuteur le conduisit du lieu du jugement jusqu’à celui de l’exécution, il battait des entrechats, chantait à gorge déployée et mêlait à ses chants des Vive la République !… Tout cela ne le sauva pas et le peuple, lorsque sa tête lui fut montrée, cria aussi Vive la République !”.
Bernadau, dans ses Chroniques bordelaises, fera part de sa compassion en ces termes : “En 1793, le Courrier de la Gironde cessa de paraître et fit place au Sens Commun par Cornu, son antagoniste, tous deux {Cornu et Marandon} périrent du supplice de l’égalité, l’échafaud.” (9)
Pierre-Hyacinthe Duvigneau
Duvigneau était procureur au Parlement à Bordeaux, où il était né le 12 août 1752. Il a écrit lui aussi plusieurs pièces de théâtre jouées à Bordeaux et dont on trouve la liste complète dans la Bibliographie de l’Agenais (10). Pendant la Révolution il rédigea à Bordeaux un journal girondin, les Annales de la Municipalité de Bordeaux (1790) et il fut un des membres les plus actifs de la Société des Amis de la Constitution. Il fit partie de l’administration du département et le 19 mai 1791 il est nommé greffier du tribunal criminel de la Gironde. C’est lui qui demanda à la Municipalité que la statue de Louis XV, le tyran n° 15, de la place royale fût fondue pour faire des canons de campagne (11).
Recherché plus tard par la police bordelaise, comme Girondin, il fut arrêté le l° thermidor an II sur l’ordre du Comité de Surveillance et interné au palais Brutus, l’ancien parlement transformé en prison. La Commission militaire condamna Duvigneau à mort, il fut exécuté le jour même, le 9 thermidor an II (27 juillet 1794) !
Les libraires Pallandre et Philippot
Mais les actes les plus graves, comme les plus lourds de conséquences pour la réputation de Bernadau, concernent les libraires Pallandre et Phillippot, accusés, dans une lettre de dénonciation signée Bernadau et conservée aux Archives municipale (12), de “favoriser des conciliabules aristocratiques”. Le style est faible, l’intention est odieuse et il ose signer ce torchon que nous reproduisons, car il explique certainement le dégoût que ses contemporains ont éprouvé pour lui.
“Du 26 mai, l’an second des Français (1791).
Je dois, Messieurs, vous donner avis des conciliabules aristocratiques qui se tiennent habituellement dans la boutique du libraire Pallandre, place Saint-Projet. Toutes les déclamations ramassées dans les panflets des ci-devant, se débit là impunément et sans vergogne. Le persiflage le plus amer est l’arme
favorite de cette cotterie. On y voit avec étonnement briller un homme qui passe pour avoir des talens, et qui au commencement de la révolution professait de patriotisme qu’il devrait au moins singer en ce moment où il occupe une place dans notre administration municipale. Sans doute, on doit jouir de la liberté dans ses opinions, mais aussi l’on doit aimer la patrie et respecter ses lois. Cette Palandrerie n’a pas même cette pudeur puisqu’elle affecte publiquement l’aristocratie et que récemment j’y ay entendu dire, à l’occasion du décret qui enjoint aux corps administratifs d’adresser à l’Assemblée l’état des biens nationaux vendus ou à vendre : “ils veulent savoir combien ils peuvent encore manger d’assignats.” On ne doutera pas que le maître du magasin n’applaudisse aux propos périodiques qui s’y tiennent. Son patriotisme n’est pas un énigme pour ceux qui savent que les quatre-vingt-dix, la garde nationale et plusieurs patriotes l’ont souvent convaincu d’avoir un entrepôt de libelles aristocratiques qu’il fait circuler par son affidé colporteur Girard. – La boutique du sieur Philippot, rue Saint James, mérite la même dénonciation que je signe et remets sur le bureau.”          Signé P. Bernardau

La librairie en question avait été créée par Antoine Pallandre, en 1768, rue du Poisson-Salé (partie de l’actuelle rue Sainte-Catherine) sous l’enseigne Au Grand Montesquieu. Vers 1775, ce libraire fût interné au château de Lourdes pour avoir publié L’Ombre de Louis XV devant le tribunal de Minos, essai dans lequel le maréchal de Richelieu était vertement critiqué. Pallandre mourut dans sa prison en 1777 et ses fils Arnaud-Antoine et Paul-Anne lui succédent dans le même local jusqu’en 1789 où ils se séparèrent.
L’aîné resta quelques temps rue du Poisson-Salé puis alla s’établir place Saint-Projet et c’est là qu’il attira, une première fois, l’attention de Bernadau qui relate dans ses Tablettes, à la date du 12 octobre 1789, quelques problèmes du libraire avec les autorités : “Le duc de Duras s’est présenté aujourd’hui chez le libraire Pallandre aîné pour saisir un pamphlet intitulé : Aurons-nous du pain ? que la police de Paris avait cependant méprisé, quoiqu’elle y soit malmenée”.
Quelques mois après, Bernadau envoie sa fameuse lettre de dénonciation, conduisant une députation de la Société des Amis de la Constitution à se présenter chez Pallandre peu de jours après pour lui déclarer que “les rassemblements qui avaient lieu à son domicile choquaient les patriotes” et pour l’inviter à les faire cesser. Les choses n’allèrent heureusement pas plus loin.
Mais trois années plus tard, quand la Terreur se fut installée à Bordeaux, Arnaud-Antoine Pallandre fut à nouveau dénoncé au Comité de Surveillance, cette fois-ci par plusieurs “bons” citoyens, parmi lesquels un chirurgien très réputé et honoré, le docteur Pierre Guérin, si l’on en croit le Livre rouge de la Terreur (13), et avec des conséquences autrement plus graves ; il fut arrêté, traduit devant la Commission militaire, condamné à mort, et exécuté le 16 juin 1794 à l’âge de 45 ans. À la décharge de Pierre Bernardau, il faut dire que sa lettre de dénonciation de 1791 ne figurait pas dans les pièces du procès de Pallandre, mais sa réputation en souffrit bien sûr gravement.
Et pourquoi Bernadau en voulait-il tant aux Pallandre ? Sans doute pour une simple question de jalousie d’auteur en mal d’éditeur : Antoine Pallandre avait écrit et publié en 1785 une Description historique de Bordeaux, pendant que Pierre Bernadau, qui s’intitulait pompeusement Historiographe de la ville de Bordeaux, était l’auteur d’un ouvrage semblable et qu’il ne trouvait pas d’éditeur pour ses Antiquités bordelaises, “livre des plus médiocres qui ne put voir le jour qu’en 1798” d’après E. Labadie (14) !

Quant à Phillippot, leur brouille datait des médisances de Bernadau à son encontre dans des papiers saisis en décembre 1789 lors de sa première incarcération. L’imprimeur qui figurait au nombre des calomniés s’était justifié dans une brochure de sept pages où il écrivait : “On peut donc hardiment dénoncer Bernadau et ses pareils comme ce qu’il y a de plus à craindre et en même temps de plus vil dans la société … Il est travaillé sans relâche du besoin de calomnier.” Nul doute que l’appréciation du libraire a été reprise par les contemporains et les générations suivantes.

Bernadau et Laboubée
Marie Vital Laboubée (1757-1812), fut avocat, littérateur, journaliste et magistrat. Si l’on ne connait pas d’écrits de lui-même sur Bernadau, ce dernier en parle à de multiples reprises dans ses Tablettes.
Ainsi, le 22 novembre 1795 : “On répand chez les amateurs un imprimé dont nous croyons devoir régaler nos lecteurs, soit parce qu’il est bref et piquant, soit parce qu’il regarde un charlatan littéraire qu’il est utile de signaler sous son vrai nom. Cette pièce lui fut envoyée il y a une quinzaine de jours et, sur le conseil que nous lui donnâmes, il n’en dit mot dans sa feuille.
Alors les peintres ont cru devoir eux-mêmes mettre ce portrait en lumière. L’original est un jeune négociant nomme Laboubée, pédant bouffi d’orgueil et de méchanceté, qui se croit appelé à réformer les arts et les moeurs, et dont l’allure magistrale donne une nouvelle vision grotesque à son physique défroqué et apoplectique. Pour avoir l’occasion de régenter le monde, il s’est chargé gratis de la rédaction du Journal de Labottière qu’il croyait pouvoir relever de son obscurité et y insérer sous le titre de Portraits ou de Sociétés, les réflexions les plus déplacées sur différents citoyens qu’il livre au ridicule au gré de sa haine et de ses intérêts.”

En 1799 : “Il y a un certain pédant de Bordeaux qui ayant eu connaissance de mon projet fait quelques recherches à cet égard. Il a même eu assez peu de délicatesse pour s’approprier quelques-unes de mes découvertes. C’est un fatrassier sans bon goût, peu communicatif, grand escorniffleur et passablement ridiculisé pour la pédanterie et son allure sordide. Il se nomme L’Embourbé”. Et il précise, pour lever toute incertitude : (Laboubée)

Et encore en 1802, au sujet de la parution d’une traduction des Satyres de Juvénal, Bernadau critique une préface à cet ouvrage qui rend hommage à “un certain pédant bordelais, nommé Laboubée, qui m’a volé, il y a 6 ans, le plan de mon Panthéon d’Aquitaine”.

En 1810, quand il rapporte l’assemblée générale de la Société Philomatique au cours de laquelle on l’a élu secrétaire général : “Je n’ai accepté cette fonction que pour procurer quelque avantage à l’établissement de Rodrigues dont je désirais faire prévaloir le Muséum sur celui de Goëtals son concurrent, qui a métamorphosé le sien en Athénée de Bordeaux et attendu que ce dernier est dirigé par Laboubée, que j’ai à coeur de mortifier en toute occasion par rapport à ses mauvais procédés à mon égard”.

Mais le pire reste à venir avec l’annonce, manière Bernadau, de la mort de Laboubée en janvier 1812. C’est très méchant, mais tellement éclairant que nous la citons en grande partie : “Le Journal de l’Indicateur à Bordeaux annonce aujourd’hui comme une espèce de calamité scientifique la mort d’un sieur Laboubée, vieux et lourd pédant, qui était parvenu à se faire remarquer à Bordeaux, à force de répéter qu’il avait beaucoup de goût et de vastes connaissances… Dans ces dernières années, mon Laboubée s’étant retiré du commerce, s’était fait Avocat par la grâce de la Révolution, comme tant d’autres qui avaient pris leurs licences dans les cafés … Il était dévoré de la manie de faire parler de lui, n’importe comment et n’était que plus ridicule lorsqu’il disait comme le pauvre Diable :

Hélas ! Hélas ! Déesse renommée
Par charité, parlez un peu de moi.

A cet effet, il furetait partout, pour savoir jusqu’au moindres desseins des personnes qui gâtent du papier à Bordeaux; et, à mesure qu’il découvrait leurs desseins, il courrait leur dire en confidence qu’il avait le projet d’écrire sur le même sujet, mais qu’il leurs ferait volontiers le sacrifice de ses idées, pourvu qu’on voulut bien dire un peu de bien de lui dans quelques notes de l’ouvrage qu’on se proposait d’imprimer … C’est par cette manœuvre qu’il parvint entre autres à fourrer dans nos Antiquités Bordelaises la Dédicace impertinente que nous lui permîmes de composer à sa gloire et que nous nous repentons d’avoir eu la faiblesse de placer à la tête des chapitres de cet ouvrage qui sont relatifs à la ville de Bordeaux.” (15)
Les contradicteurs de Bernadau
Ils furent nombreux les détracteurs de Pierre Bernadau, qui firent paraître des pamphlets et des réfutations. Nous en retiendrons deux particulièrement.

– Jean Eleazar L’Hospital
Ancien avocat au Parlement, il fait paraître en 1810 une violente réfutation de la brochure de Bernadau intitulée Lettre sur le Tableau de Bordeaux (16), dans laquelle il lui reproche “les emprunts, les plagiats ou les vols que l’auteur s’est intrépidement permis à {son} égard”.
Bernadau rédigera une notice nécrologique à l’occasion de la disparition, en 1819, de son collègue qui ne pourra plus lui répondre : “C’était une espèce de fou, qui écrivait sur tout, sans rien savoir ni apprendre … Il m’avait voué une haine violente parce que je n’avais pas voulu faire mention de lui dans aucun de mes ouvrages historiques, ne croyant pas qu’il méritât d’être signalé aux regards publics, tant il était ridicule comme littérateur.”

– L’Ermite de Floirac
Marchandon, conducteur des ponts et chaussées, homme de lettres et journaliste, a publié sous le nom de “l’Ermite de Floirac” un Examen critique ou réfutation de l’Histoire de Bordeaux de Bernadau dans lequel il relève les nombreuses erreurs ou les fausses appréciations du prétendu historien. Entre autres amabilités, Marchandon assène : “M. Bernadau fut un de ces hommes dont la plume fut consacrée à l’insulte, au cynisme et à la grossièreté” et, guidé par son “devoir de Français, sa conscience de chrétien”, l’Ermite de Floirac reproche à Bernadau, non seulement ses antécédents de jacobin, mais surtout de “nous débiter des niaiseries et de vieilles calomnies reproduites cent fois et cent fois pulvérisées par la raison et le bon sens.”
Et 25 ans plus tard, la colère de Marchandon n’est pas retombée : “Quoi de plus assommant et de plus faux, par exemple, que les élucubrations de Bernadau, qui s’est donné tant de peine et pendant si longtemps pour ne laisser que des choses informes !” On ne peut pas aller beaucoup plus loin dans la détestation et Bernadau lui répondra dans une longue série d’ “Eclaircissements”.

Bernadau et Léonce de Lamothe
Les hostilités commencent en 1841. Léonce de La Mothe, est âgé de 29 ans quand il publie ses Recherches sur l’hospice des Aliénés de Bordeaux. Bernadau n’apprécie pas l’”un des grands paperassiers de cette ville” qui ose prendre “le titre vague d’Archéologue et qui divague sur nos Antiquités de la manière la plus assommante”. Cet auteur a droit à un petit couplet, de faible qualité :

“On le voyait sans cesse écrire, écrire
Ce qu’il avait jadis entendu dire
Et nous lassait, sans jamais se hisser.”

Un peu plus tard, en 1845, Léonce de La Mothe publie : L’abbé Baurein, sa vie et ses écrits, avec quelques fragments inédits de cet Auteur, ouvrage dans lequel il critique l’appréciation peu flatteuse de Bernadau sur les travaux de Baurein, et il accuse carrément notre viographe de plagiat : “Et si nous nous élevons contre ces plagiats de détail que dirons nous de ceux qui après avoir reproduit presque textuellement et isolément ses notices sur les rues de Bordeaux en composent plus tard des volumes et qui sans doute pour chasser les soupçons parlent avec dédain des écrits dont souvent ils copient textuellement les phrases De tels faits sont étranges lorsque c’est à Baurein qu’il faut reporter presque toute la valeur des recherches dont on ose se donner le mérite à si peu de frais. Il restait encore une tâche honorable à publier le travail de cet auteur en le coordonnant, en le complétant, mais alors il ne fallait pas chercher à dissimuler ses emprunts en commençant par déprécier des recherches dont tout le monde reconnaît le mérite”. (17)
Cela lui vaut une mise au point de Bernadau et une critique désobligeante, à la fois de l’auteur de l’ouvrage et de son sujet, en affirmant que “Lamothe est aussi peu intéressant que l’écrivain qu’il y apologise”. Il en profite pour préciser que lui-même, Bernadau, avait fourni à l’abbé beaucoup de matière pour son travail, en lui montrant d’ailleurs sa correspondance et il en concluait qu’il fallait “être soi-même un intrépide compilateur de vieilleries les plus pitoyables pour se permettre d’imprimer une autre singulière absurdité”. En 1846, La Mothe fait paraître un pamphlet reprenant ses accusations de plagiat, ce qui lui vaut une réponse de plusieurs pages, bien injurieuses, se terminant par un “Recevez, Monsieur, en revanche des incongruités de votre Baurein, mes justes salutations archéologiques”.

Bernadau et l’abbé Patrice O’Reilly
L’abbé O’Reilly n’appréciait pas beaucoup Pierre Bernadau et il le critique ainsi en 1857 (18) : “Bernadau a publié beaucoup d’écrits sur Bordeaux : c’est toujours le même sujet, sous des noms différents, toujours le même objet qu’il présente à vos regards, par devant, par derrière et de profil, toujours avec une spéculation mercantile. Bernadau était né chroniqueur : il savait enregistrer les faits et les dates, mais il n’a jamais su manier le burin de l’Histoire”.
C’est lui de même qui rendra finalement justice à Baurein, quand il précisera que ce dernier “a laissé des mémoires historiques sur les rues de Bordeaux ; ils parurent dans les petites affiches de cette ville, en 1759, 1771 et 1778. C’est là que Bernadau a puisé presque tous les renseignements dont se compose son viographe. Le pauvre Baurein ne pensait pas qu’il travaillait pour un ingrat ! Dans la république des lettres, on vit souvent d’emprunts ; mais la reconnaissance est un devoir : c’est partout et toujours un crime que de s’approprier le beau manteau d’autrui pour cacher son orgueilleuse indigence”. En 1857, Bernadau était mort depuis 5 ans et ne pouvait plus entretenir cette querelle. Mais quelle désastreuse image pour la postérité !

Bernadau et le “triolet d’historiens”
“MM. Brunet, Delpit et Detcheverry, fournisseurs d’articles aux soucieux de Bordeaux, ont annoncé en 1844 une nouvelle Chronique Bordelaise, allant de 1520 à 1789 en trois volumes in 8°. On attend le commencement du travail de ce trio d’historiens”. Cette petite pique à des collègues de la part d’un auteur, lui-même en mal d’éditeur, fut suivie de nombreuses attaques dans les Tablettes contre ce “triolet d’historiens, Brunet, Delpit et Detcheverry, auxquels il associe Rabanis, en rapportant, dit-il, “quelques vers qui circulent à Bordeaux à leur sujet” et dont il juge “utile de conserver la copie”. Ces quelques mauvais vers sont-ils vraiment anonymes ?

“Depuis cinq ans, Brunet, Detcheverry, Delpit,
Pour faire un livre, ont mis en commun leur esprit,
Et l’on s’attend à voir achever le projet,
Des chroniqueurs Delpit, Detcheverry, Brunet,
Espérons que dans peu, nous lirons, Dieu merci,
Le livre de Brunet, Delpit, Detcheverry,
A moins qu’on donne avant celui que Rabanis,
A depuis quatorze ans, aux souscripteurs promis.”

Les quatre victimes de ces pauvres vers ont le grand tord de préparer des ouvrages sur l’Histoire de Bordeaux, ce qui ne peut être toléré par LE seul historien de Bordeaux. Et deux ans plus tard, il revient à l’attaque dans ses Tablettes sous le titre : Triolet sur la concurrence que se font les futurs Historiens de Bordeaux pour l’instruction publique :

“Depuis sept ans, Brunet, Detcheverry, Delpit,
Pour faire un livre, ont mis en commun leur esprit,
Et le tout Bordeaux ne peut qu’applaudir au projet,
Que méditent Delpit, Detcheverry, Brunet,
Espérons que dans peu, nous lirons, Dieu merci,
L’Histoire de Brunet, Delpit, Detcheverry,
A moins qu’advienne avant celui que Rabanis,
Aurait, depuis seize ans, aux souscripteurs promis.”

Quand Jules Delpit (1808-1892), une figure exemplaire des grands érudits du 19ème siècle, le fondateur de la Société des Archives historiques de la Gironde, est amené, en 1860, à classer la Collection Bernadau pour la Bibliothèque de la Ville qui en a fait l’acquisition auprès de ses héritiers, il prend connaissance de toutes les méchancetés de Bernadau sur son compte et sur celui de ses collègues et amis On comprend alors qu’il règle des comptes, même plus de 25 ans après la mort de Bernadau, quand il décrit l’homme dans le Catalogue des Manuscrits en 1880 (19) : “Avocat, journaliste, magistrat, poète, bibliographe, paléographe, historiographe, archéographe et même pornographe”. Et il poursuit : “Il a publié un très grand nombre d’ouvrages de différents genres. Écrivain plus que médiocre, littérateur sans goût, érudit peu consciencieux, esprit haineux et peu judicieux, aucun de ses ouvrages n’eût mérité une attention sérieuse, si un grand amour pour l’histoire de nos contrées n’avait porté M. Bernadau, depuis sa jeunesse jusqu’à un âge avancé, à consigner dans ses recueils tous les faits, toutes les notes et toutes les traditions que les évènements et de nombreuses lectures lui avaient permis de connaître”.

Les contemporains beaucoup plus jeunes
Charles Marionneau et Aurélien Vivie avaient moins de trente ans à la mort de Bernadau, mais ils l’ont connu. Le célèbre “Défiez-vous de Bernadau”, qui sera tant repris, est de Charles Marionneau (1823-1896), dans sa préface à l’ouvrage d’Ernest Laroche A travers le vieux Bordeaux, paru en 1890, dans laquelle il suppliait presque son jeune confrère : “A vous donc de vous inspirer des livres de première main, particulièrement de documents inédits; mais, surtout, défiez-vous de Bernadau.”
Aurélien Vivie sera, quant à lui, son seul biographe. “C’était, si l’on veut bien nous permettre le mot, un grincheux, content de lui peut-être, mais toujours mécontent des autres et toujours prêt à une critique injuste et passionnée”, tout en reconnaissant : “On a beaucoup parlé de Bernadau : on a même un peu médit à son sujet.”

A beaucoup plus de distance que les contemporains de Pierre Bernadau, la finesse de l’analyse de Anne de Mathan (20) sonne comme un début de restitution, sinon de moralité, du moins d’utilité, à notre chroniqueur : “Bernadau n’est certainement pas un auteur sympathique, mais sa chronique se révèle passionnante par la minutie de ses descriptions et la fiabilité de ses informations. Elle reste intéressante jusque dans ses jugements de valeur à l’emporte-pièce, égarés par l’aigreur et le ressentiment, qui donnent une idée des frustrations engendrées par des ambitions déçues dans la société de la fin du XVIII° siècle.”

 

1-Les Tablettes manuscrites de Bernadau, rédigées de 1787 à 1852, sont consultables à la Bibliothèque Municipale de Bordeaux (BM Bx) sous les références de microfilms MIC 1698/7 à MIC 1698/11
2-Vivie Aurélien, L’Historien Bernadau. Notes biographiques et bibliographiques (1762-1852), Actes de l’Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Bordeaux, 62° année, 1900.
3-AMB Liasse I 89
4-Labadie Ernest, La Presse Bordelaise pendant la Révolution, Yves Cadoret, Bordeaux, 1910, p.67
5-Catalogue général des manuscrits des bibliothèques publiques de France. Départements, Tome XXIII. Bordeaux
6-Vivie Aurélien, Histoire de la Terreur à Bordeaux, Féret et fils, 1877
7-Marandon B., Réponse de Bruno-Gabriel-Edouard Marandon à ses dénonciateurs, 1791, BMB Cote : H 12079 (3)
8-Sainte-Luce-Oudaille, Histoire de Bordeaux pendant dix-huit mois, depuis l’arrivée des représentants du peuple Tallien et Ysabeau jusqu’à la fin de leur mission, 1794, in-8.
9-Bernadau P., Histoire de Bordeaux, contenant la continuation des dernières histoires de cette ville, depuis 1675, époque où elles se terminent, jusqu’en 1836 ; précédée d’un résumé des principaux événements rapportés dans ces mêmes histoires, depuis la fondation de Bordeaux. Bordeaux, 1837, Balarac.
10-Andrieu J., Bibliographie de l’Agenais, 1886
11-Labadie E., La Presse pendant la Révolution à Bordeaux, Yves Cadoret, Bordeaux, 1910, p. 59
12-AMB Liasse I 89
13- Liste par ordre alphabétique des Hommes de sang et dénonciateurs qui ont le plus signalé leurs atrocités à Bordeaux pendant le régime affreux de l’an deuxième de la République convaincus d’après les recherches faites, pièces compulsées au greffe criminel et autres renseignements donnés par des honnêtes gens des vingt-huit sections, 1815, 27 pages
14-Labadie Ernest, Ouvrage cité
15-On trouve en effet dans les Antiquités Bordelaises une dédicace admirative de Berandau à Laboubée, en vers.
16-L’Hospital J.E., Lettre sur le Tableau de Bordeaux, 1810, Foulquier, in-8°de 106 pages
17-Léonce de Lamothe, L’abbé Baurein, sa vie et ses écrits, avec quelques fragments inédits de cet auteur, chez Laffargue, 1845, p.156-
18-O’Reilly P. Histoire complète de Bordeaux, Delmas, 1857
19-Delpit Jules, Catalogue des Manuscrits de la Bibliothèque de Bordeaux, Bibliothèque Municipale de Bordeaux, 1880
20-Mathan Anne de, Mémoires de la Terreur : l’an II à Bordeaux, Pessac, Presses Universitaires de Bordeaux, collection « Mémoires vives », 2002

 

Sur Pierre Bernadau, voir le site : Bernadau.wordpress.com