HOMMAGE A JEAN FRESNEL – Michel JOUVE
C’est avec beaucoup d’émotion que j’entreprends d’évoquer le souvenir de notre confrère Jean Fresnel car, s’il était un membre apprécié de notre Académie Montesquieu, c’était de surcroît un ami très proche de longue date.
Il était originaire d’une province plus nordique. Né à Alençon, il a grandi et fait toutes ses études en Normandie, où il gardait des racines familiales très vivaces. Cependant, dès obtenu son titre de docteur en mathématiques à Caen, il est resté fidèle à l’Université de Bordeaux I qui l’a recruté comme professeur. De même qu’il a adopté la ville et l’Aquitaine comme second pôle de vie. Et pourquoi changer lorsque l’on a la chance d’appartenir à une université dont l’excellence du département de mathématiques était nationalement reconnue ?
Scientifique de haut niveau, il a joint à ses recherches dans son domaine un souci de transmission. Ainsi, a-t-il, avec des collègues proches créé des structures propices à la formation des futurs enseignants, avec notamment l’objectif de les préparer aux concours de recrutement. A titre individuel et collectif, il a publié de multiples ouvrages pédagogiques. Et il était généreux de son savoir : les exemples sont nombreux d’enfants d’amis ou de voisins à qui il a offert un soutien qui leur permît d’aborder les mathématiques avec plus de compétence et de sérénité.
Respectueux et fier du service public, il a choisi de consacrer une partie de son temps et de son énergie à l’administration de son université. Il a accepté la tâche de Vice-Président du Conseil des Etudes et de la Vie Universitaire, des trois conseils celui où l’on approche au plus près la vie des étudiants. Homme de culture, il a compris que, quelle que soit l’éminence de la compétence disciplinaire atteinte par un individu, il était nécessaire à la vie de se doter d’un cadre d’intérêt qui dépasse les bornes strictes de la discipline principale. Ainsi a-t-il encouragé la création d’un service culturel destiné à la communauté universitaire de son établissement. Il a pour ce faire été soutenu par quelques personnes enthousiastes, dont notre confrère Allain Glycos et Francine Delmer, dont il se faisait justement une joie de proposer la candidature à notre Académie.
Le mot de culture vient d’être prononcé, et il s’impose à nous pour décrire un aspect essentiel de la personnalité de Jean Fresnel. Il nourrissait un goût, voire une passion, pour un vaste éventail d’expressions artistiques. Homme de mesure dans sa vie, il portait une grande admiration à l’âge classique français : je ne connais pas beaucoup de gens qui évoquent dans la conversation le peintre Simon Vouet, sans avoir l’air d’être un singe savant faisant son numéro. C’était cela la culture pour lui. Cela lui était naturel. La diversité de ses goûts faisait de lui l’inverse d’un homme de chapelle : le baroque en musique, l’opéra du 19ème siècle entre autres ne l’empêchaient pas d’aimer passionnément le jazz, en particulier son idole Duke Ellington et des cinéastes exceptionnels Il aimait aussi le ballet, notamment moderne. Peut-on imaginer ce professeur respecté monter sur scène lors du spectacle annuel de l’école de danse réputée de Sylvie Tarraube, où nos épouses respectives étaient élèves, en Jupiter d’opérette vêtu d’un long vêtement blanc menant solennellement une longue chaine de vierges antiques, elles aussi portant des robes blanches ? Visualisez-le, plus jeune mais déjà semblable à l’image que nous gardons de lui.
Pour terminer, je mentionnerai l’importance qu’il a accordée à l’invitation qui lui a été faite de rejoindre notre académie. Chacun a pu apprécier sa présence assidue à nos rencontres et l’attention qu’il portait aux conférences de nos consœurs et confrères. En attestent les commentaires qu’il en faisait en privé au retour de nos séances.
Pour ces raisons, et bien d’autres non mentionnées, Jean Fresnel marquera longtemps nos souvenirs et sa silhouette si spécifique et élégante nous manquera.

